Livre comme l’air – le roman

En vacances jusqu’au 1er septembre, “Livre comme l’air revient à la rentrée pour la suite des aventures de Joseph Poisson.

Bel été à vous tous !

Cette histoire est votre histoire. A la fin du chapitre c’est vous qui décidez de la suite à donner à cette aventure. Chaque mercredi un nouveau chapitre vous sera offert.

Participez, partagez et réagissez, je me réjouis de vivre cette histoire avec vous. 

Cédric T

 

 

Chapitre 31 – George Michael

  

Après tout, ce n’est qu’une question de sémantique. C’est plus agréable de se retrouver confiner dans une prison, que dans un pénitencier. Prison, ça sonne plus joli, plus aimant. Au fond, c’est comme maison mais, avec un “pri” à la place du “mai”. On s’y devine un peu chez soi. Profiter de la grasse matinée du dimanche matin en se demandant qui va sortir le premier du lit pour chercher les croissants. Une prison, ça n’est pas si pénible après tout, c’est supportable. On pourrait presque y sentir l’air frais de la liberté souffler à travers ses barreaux fins et plus espacés. Alors que pénitencier, ça: ça fait peur. Peu de place pour la rêverie et le coocooning. Les choses sont claires d’entrée de jeu. On va en baver c’est à peine si on arrivera à respirer, et encore, que de l’air vicié.

 – Monsieur Poisson, je vous condamne à cinq ans de détention pour tentative de meurtre, déclama le juge. Vous purgerez cette peine dans un pénitencier de haute sécurité. Le magistrat avait tranché, sèchement, sans faillir, comme on découpe le chorizo en Andalousie.

 Le bruit sec du petit marteau en bois, claquant sur son socle d’acajou, mit fin au débat. L’affaire réglée était dans le sac. Elle était même emballée et pesée, C’est dire si notre justice n’a rien à envier à celle d’Amérique du sud dans sa célérité. Joseph Poisson SA, se retrouvait donc derrière les barreaux. Le plaignant, pourtant, ne l’entendait pas de cette oreille et avait d’ores et déjà annoncé vouloir faire recours contre cette décision judiciaire et arbitraire. La victime portait plainte contre l’écrivain pour avoir échoué dans sa tentative de meurtre. Le suicidaire et ses avocats estimaient que l’échec du meurtre leur causait un important préjudice. Il faut savoir que la victime tentait, depuis des années, de mettre fin à ses jours mais sans succès. Pour la première fois de sa vie torturée, dans cette petite ruelle sombre, l’accusateur entrevit la possibilité d’atteindre enfin son but ultime. Mais, le renoncement de dernière minute de Joseph qui, comme tout le monde le sait, n’est pas vraiment un assassin, aurait causé d’importantes souffrances et, un tort moral, difficilement descriptible pour la victime. Il entendait demander réparation pour cette expectative avortée. Personne ne comprenait vraiment sur quel article de loi et quelle jurisprudence, l’homme entendait construire son syllogisme juridique. Mais, il avait eu l’occasion de démontrer, lors du procès, son intention de ne rien lâcher. L’affaire était à suivre, comme dans toutes les fins d’épisode de série télé, même bien avant que Netflix ne vienne phagocyter notre capacité de jugement.

 

L’accueil dans le pénitencier fut plutôt glacial. Il faut dire que Joseph Poisson ne montrait, de prime abord, pas une grande affection pour ses codétenus, qu’il trouvait peu avenants, voire même plutôt repoussants. Joseph gardait, comme chacun de nous, une idée très précisément arrêtée de ce genre d’endroit où l’on parquait les criminels en tous genres. Il avait vu le film “Midnight express” et craignait par avance sa première douche. Comme un vieux cochon qui sait que le camion qui l’attend devant la ferme, ne le conduira pas au camping des “Flots bleus”, ni même en pèlerinage à Lourdes. Sa cellule était recouverte de filles nues collées à même le béton froidement armé. Celle qui se trouvait à sa droite, ne lui faisait pas vraiment oublier Tabatha Cash, mais elle ne l’empêchait pas de dormir pour autant. Ses nuits étaient plutôt calmes et, c’était tout ce dont il avait le plus besoin en ce moment.

 Au parloir Quincy s’impatientait.

 – Joseph, quel plaisir de vous revoir, comment se passe votre séjour en prison ?

– En centre pénitentiaire, si je peux me permettre, précisa Joseph. Une prison c’est plus cosy.

– Oui, bien sûr, il faut savoir faire la part de choses et appeler un chat, un chat, acquiesça Quincy. Reste que notre plan suit son cours et, se déroule à merveille. Tout se développe comme prévu. Je dirais même au-delà de mes espérances.

– Je dois reconnaître, Quincy, que j’ai un peu de peine à comprendre l’échelle de vos espérances. Je me retrouve ici, coincé entre des barreaux, dans la hantise de ma première douche et vous me dites, sans sourciller, que tout se déroule à la perfection. Tout ça me laisse un peu dubitatif.

– Attention ! Je n’ai pas dit à la perfection, corrigea le directeur général, mais plutôt à merveille. Nuance ! Tout ce qui est merveilleux n’est pas parfait, bien au contraire. Je dirais même que le merveilleux ne se trouve que dans l’imperfection.

– Bien, merci pour votre précision. Mais, je ne comprends toujours pas ce que je pourrais trouver de merveilleux dans ma situation actuelle. Je dois même avouer, au risque de passer pour un rabat-joie que tout ceci me semble plutôt horrible, pour ne pas dire infernal.

– Non, non, rassurez-vous, l’apaisa Quincy. L’enfer n’a rien à voir là-dedans. D’ailleurs, Saint Léonard de Noblat, le Saint patron des prisonniers, l’a dit lui-même: “la prison c’est le paradis pour ceux qui veulent manger, dormir, se soigner et s’amuser gratuitement. En plus l’égalité y est totale, l’enfer c’est pour les autres”. Quel saint homme, plein de sagesse, s’extasia Quincy en se remémorant avec nostalgie ses jeunes années au couvent.

 Joseph avait décidément de la peine à comprendre. Pour tout dire cela le laissait perplexe. Et penser que tout n’était que la simple, seule et unique résultante de sa décision de décrocher ce maudit téléphone. Il se prêtait à imaginer ce que serait sa vie, à cet instant précis, s’il n’avait pas pris cette décision de répondre à l’appel mystérieux. S’il avait choisi l’option de passer son chemin, d’ignorer la sonnerie du téléphone et de vaquer à ses activités le plus naturellement du monde. Décidément, il n’y a rien de pire que le choix. Si, on n’avait jamais à trancher, que la vie serait belle, à tout le moins plus simple. Ne pas avoir à décider simplifie grandement le problème. On fait face à la fatalité et “advienne que pourra”. On se laisse porter. Après, la question devient plus épineuse quand on pense que nos destins dépendent parfois du choix des autres. Autrement dit, que tout nous échappe, que tout ne tient qu’à une décision extérieure. Le mec devait prendre à gauche, il prend à droite et, c’est l’accident. Révolution…c’est une fatalité, on n’y peut rien. S’acharner ne contribue qu’à renforcer l’angoisse de notre dépendance…révolution…de notre fragilité et du sentiment que tout n’est peut-être pas le fruit du hasard mais, plutôt d’une partition écrite par d’autres…révolution…Un opéra dans lequel on ne tient même pas un rôle de petit rat…révolution…

 – Poisson, vous m’entendez ? Quincy regardait de biais son entreprise, comme quand on tourne les yeux pour remettre les perspectives en place. Je vous parle de révolution, vous m’écoutez ?

– Pardonnez-moi, j’étais ailleurs, désolé. Vous me parliez de révolution, pour quoi faire ?

– Et bien justement parce que c’est ce qui doit se passer maintenant. Parce que sans révolution nous ne nous en sortirons pas, et vous encore moins. Nous sommes à une croisée des chemins on tout se décide et se précipite. Tout change, ou tout s’arrête. Il n’y a pas de voie médiane. Vous voyez le genre ?

– Non, Joseph regardait ses mains, c’est pratique quand on ne sait pas, les mains ça aide à fuguer, à s’accrocher à d’autres réalités plus malléables. Non, je ne comprends pas, poursuivit-il, en se caressant les ongles, l’air de rien.

– Joseph, vous sentez cette odeur. Ce mélange de transpiration et de décomposition qui nous entoure ?

– Oui, je la sens très bien. Un mélange d’oranges pourries et de renfermé. Pour tout vous dire, c’est une puanteur qui me poursuit depuis quelque temps déjà et, je n’arrive pas à m’en défaire, malgré les douches répétées et l’utilisation de savons que l’on vante sur les affiches avec, des femmes nues et, leurs jambes qui dépassent de la baignoire pleine de mousse. Donc voilà, je pue et je n’y peux rien. C’est comme ça.

– Non, Joseph, ce n’est pas vous !

– Pas moi ?

– Non, ce n’est pas vous qui empestez. Quincy insista solennellement sur le “pas vous”, en pointant son doigt vers le ciel.

– Pas moi ? Poisson marqua une expression faciale assez peu courante. Un subtil panachage de surprise et de soulagement, avec des sourcils arqués qui mettaient en avant une envie d’en savoir plus.

– Non, ce n’est pas vous. C’est le monde !

– Quoi le monde ? interrogea Joseph, qui décidément ne comprenait rien.

– C’est le monde qui pourrit. Cette odeur que vous croyiez être la vôtre, est en fait le monde qui se décompose. Trop de malheurs, trop de souffrances. Plus d’abus et de corruptions que notre pauvre calbasse ne peut en supporter. Tout est en train de se terminer. Les coutures lâches. La planète n’en peut plus. Elle tire la prise, comme on dit au journal de 20h. C’est la liquéfaction générale. Des milliers d’années de cochonneries cachées et enfouies partout, qui refont surface aux quatre coins du globe. On n’y peut rien. À force de tirer sur la corde, elle a fini par céder. Sauf que la corde n’en était pas une, c’était un élastique et, il nous revient à la gueule à la vitesse grand V. Ça va faire mal, peut être même laisser des traces indélébiles. Remarquez, on a beau jeu de faire les surpris. Il fallait être vraiment très con pour ne pas deviner la fin ou, le fin mot de l’histoire. Des fois, je me demande pendant encore combien de temps on pensait continuer à ce rythme ? Mais voilà, les faits sont là, ça pue et pas qu’un peu. Tout part à volo. On aura beau se supprimer les narines, rien n’y fera, l’odeur passera par nos pores et à travers ce qui nous restera de poils. Bref, on se fera lessiver de l’intérieur comme de l’extérieur. Mais c’est trop tard, trop tard pour se plaindre en tout cas. Il fallait ouvrir les yeux avant. On ne peut pas non plus dire qu’on n’avait pas été averti. Les signes avant-coureurs étaient gros comme des maisons. Gros comme ces buildings qu’ils se font construire avec piscine sur le toit. C’était d’abord des murmures, pour devenir ensuite des plaintes et finalement des cris. Mais, on n’a rien entendu. On a fait la sourde oreille. À se demander à quoi ça sert d’avoir des sens si on ne s’en sert pas ! Autant donner des couteaux à cran d’arrêt aux pingouins de la banquise. Et puis, il y avait cette chanson.

– Quelle chanson ?

– Mais oui, vous savez bien : “Praying for time” de George Michael, précisa Quincy. On ne peut pas dire que tout n’y était pas écrit. Chaque parole, chaque syllabe est un cri d’alarme. Une sorte de prophétie moderne. Une poignante vérité qu’on te balance à la face. Et nous, qu’est-ce qu’on a fait pendant ce temps ? Je vous le demande ? On a porté cette chanson tout en haut des charts et des hits parade. On l’a écoutée pendant tout l’été 1990. On a niqué des petites allemandes sur les plages du lac de Garde, et d’ailleurs, en se berçant de sa mélodie. On était bien et heureux comme des poissons dans l’eau. Mais on est passé à côté de l’essentiel. On a loupé le fondamental et l’essentiel.

 Voici le jour pour tendre la main
Ce ne sera pas le dernier
Regarde autour de toi maintenant
Voici le jour des mendiants et des tricheurs

Voici l’année de l’homme qui a faim
Dont la place est dans le passé
Main dans la main avec l’ignorance
Et avec de confortables excuses

Les riches se disent eux-mêmes pauvres
Et la plupart d’entre nous ne sait pas s’il possède trop
Mais nous assumerons tous le risque
Parce que Dieu a cessé de compter les points
J’imagine que quelque part sur le chemin
Il a dû nous laissé sortir pour aller s’amuser
Qu’il a tourné le dos et que tous ses enfants
Ont fui discrètement par la porte de derrière

C’est dur d’aimer quand tant de choses sont détestables
De s’accrocher à un espoir

Quand on ne peut même plus parler d’espoir
Et les cieux blessés de là-haut disent que c’est beaucoup trop tard
Alors peut être devrions nous prier pour le temps

Voici le jour des mains vides
Oh tu t’accroches à ce que tu peux
Et la charité est un manteau que tu portes deux fois par an

Voici l’année de l’homme coupable
Ta télévision à ses positions prises
Et tu penses que ce qui était finis là-bas
L’est ici

Alors tu cries derrière ta porte
« c’est le mien alors touches pas »
Je possède peut être trop mais j’assume le risque

Parce que Dieu a cessé de compter les points
Tu t’accroches aux choses qu’ils t’ont vendu
As-tu déjà fermer les yeux quand ils t’ont dit
Qu’il ne reviendrait pas
Parce qu’il n’a plus d’enfant à revoir

C’est dur d’aimer, quand tant de choses sont détestables

 Joseph Poisson écoutait les paroles, comme on fixe un point lointain sans jamais le perdre des yeux. Le calme de la surface, cachait une tempête intérieure qui soufflait. Toutes les pièces du puzzle étaient là sous ses yeux, il ne manquait plus qu’à les organiser et les accrocher les unes aux autres.

 – Et alors? C’est tout ce que l’écrivain trouva à dire, au bout de quelques instants de silence. Les dernières notes de musique s’étaient tues depuis déjà longtemps.

– Et alors rien, répliqua Quincy, c’est à vous de voir…

 

 

 

 

 

 

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Quel sera la suite ?
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