Livre comme l’air – le roman

Cette histoire est votre histoire.

A la fin du chapitre c’est vous qui décidez de la suite à donner à cette aventure. Chaque mercredi un nouveau chapitre vous sera offert.

Participez, partagez et réagissez, je me réjouis de vivre cette histoire avec vous. 

Cédric T

 

 

Chapitre 34 – Le début de la fin

  

Pas besoin d’implanter une puce électronique dans votre vie privée pour deviner ce que vous vous dites. Je ne suis pas chinois, mais il existe des méthodes bien plus simples pour comprendre la race humaine. Commencez par regarder autour de vous, c’est un truc efficace pour voir à qui l’on a affaire.

 Warning : ce livre n’est pas à prendre à la légère. Faites attention, on n’est pas en vacances au bord de la mer en train de se bronzer les roupettes et en regardant les enfants qui se baignent et mangent du sable avec leurs pelles en plastique. Cette histoire est plus qu’une suite mots décapités, bien plus. Pour être tout à fait honnête, je sais que si les livres pouvaient lire, alors il ne fait aucun doute que “livre comme l’air” serait leur lecture favorite, leur inspiration profonde, toujours à portée de main, sur la table de chevet. Mais, malheureusement, ils ne savent pas lire. Ils se contentent d’être lus, passivement, sans éprouver la moindre passion pour le monde qui les entoure. Alors ils sont tristes et rêvent en secret d’être un jour “Livre comme l’air”. Il n’y a pas de raison que les livres n’aient pas de rêves après tout. Déjà qu’on a pris la banquise et détruit les océans. On commence à lorgner vers mars en salivant, il ne faut pas exagérer.

 Ne pensez pas qu’il n’y ait pas de sens dans tout ça. Les éléments se mettent en place, peut-être à votre insu, mais reste qu’ils se mettent en place. Qu’on le veuille ou non, l’histoire s’écrit avec ou sans nous. Pas la grande histoire avec un H majuscule, la petite, celle qui s’écrit avec une minuscule, parce que tout le monde s’en fout. Vous savez cette révolution dont on a parlé au chapitre 30 ? Allez voir si vous ne me croyez pas. Il se trouve entre les pages 104 et 107.

 Donc pour en revenir à nos moutons. Les agissements de Joseph Poisson SA, loin de passer inaperçus ont suivi leur petit bonhomme de chemin. Pourtant, le tout a pris une tournure plutôt inattendue, à l’instar de ces Femens qui voient en Poisson une planche de salut. Portée par un espoir frustré ou par des circonstances fortuites, c’est toute une population qui s’est accaparée du phénomène Poisson. Tous les moins-que-rien, les sans grade et les laissés pour compte. Les oubliés ont tendu l’oreille et saisi le message, à défaut, ils ont simplement entendu un message. Celui qui les arrangeait, probablement, celui qui tombait à point nommé. À commencer par son discours au près des suicidaires fédérés. Son appel à la résistance, sorte d’appel du 18 juin sauf qu’on était à l’automne. Cette plaidoirie, pour ne pas céder face à l’adversité, son invite à écrire coûte que coûte une histoire ou un passé sur les murs, n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Les murs s’étaient vu recouvrir de millions, de dizaines de millions d’histoires vécues, parfois subies, sorties de nulle part, si ce n’est de la tête de ces pauvres gens à qui on offrait la parole pour la première fois. Tous ces milliers d’anonymes qui avaient eu vent de l’idée, ne se sont pas fait prier. Ils ont attrapé le premier feutre disponible pour écrire leurs récits, c’est bien connu, personne n’en a qu’un. Des centaines, on en a tous des tonnes qu’on garde au fond de soi, un peu par honte ou par timidité. Des dizaines de milliers de vies, parfois heureuses mais souvent tristes ont recouvert la brique et les murs des maisons.

 Des sortes de cris du cœur silencieux, en tout cas pas le genre de bruit qui casse les oreilles. Vous savez, les gens ne se font pas prier. Donnez-leur une occasion et ils vous prendront le bras. Pour tout dire, c’était beau à voir et à lire. En tout cas, au-delà des critères de beauté, on ne pouvait pas ne pas le saisir, double négation, c’est bien pour parler quand on est fâché. Et de la colère, il y en avait, presque à revendre, mais ici tout est gratuit. Offert ! Chacun y allait de son mot et de son vécu. Les histoires se suivaient, se ressemblaient pour finir par se confondre en un gigantesque cri. Tout s’étalait à perte de vue, comme la misère.

 Les murs semblaient s’en accommoder plutôt bien. Ils donnaient l’impression de porter des habits d’hiver, c’était chic. Cela ne manquait pas de charme ni de goût. Comme quoi la mode, c’est une question de point de vue après tout.

 Et puis écrire, c’est bien, mais lire, c’est mieux. Chacun s’est mis à parcourir la vie des autres inscrites sur la brique. Elle était là, elle s’étalait sur des kilomètres d’avenues, de boulevards et de ruelles plus ou moins sombres. On ne pouvait pas l’ignorer. Je crois qu’on ne pouvait tout simplement plus se sentir seul. Certains riaient de bon cœur, d’autre pleuraient. Il en faut pour tous les goûts. C’est comme les chewing-gums Malabar, à force de décliner les saveurs, on se sait plus trop quel est la saveur d’origine. Mais ce n’est pas grave, parce qu’on peut toujours faire des bulles, et les bulles, c’est la vie.

 Je ne dis pas ça parce que c’est mon livre et qu’il en jette, mais franchement ça avait de la gueule et pas qu’un peu. Ce n’est pas compliqué, de mémoire d’homme et, de femme aussi, parce que c’est bien connu leur capacité à se souvenir de tout est largement supérieure à la nôtre, on n’avait jamais vu ça. Et pourtant, on en avait connu des choses. Des trucs parfois pas très ragoûtants. En plus de cinq mille ans d’histoire, on ne manque pas d’événements marquants qu’on pourrait se raconter à l’oreille pour tenter de diminuer la portée du phénomène créé par Poisson. Mais jamais, non jamais on a pu voir autant de vie s’afficher à la vue de tous. C’en était presque aveuglant. À force de voir on en perdrait la vue. Parce que voir, c’est bien tant que ça tient dans notre espace orbital, notre champ visuel si vous préférez. Après, dès que ça déborde, c’est foutu. On peut éteindre les lumières et jouer avec les ténèbres.

 Après, je peux continuer à vous décrire le truc sans être jamais sûr que vous compreniez bien ce qui se passe. On n’est pas sur un réseau social et vous ne pouvez pas liker ou poker pour me dire : “Ok, j’ai compris”. Tout ça se base sur la confiance. C’est un rapport d’honnêteté intellectuelle entre le lecteur et l’auteur, entre vous et moi. J’en connais qui n’hésiteraient pas à vous laisser en plan au bord de la route sans se soucier de votre état de compréhension, et pas que des scribouillards, des cadors aussi. Certains écrivains qui ont des belles chevilles bien galbées à force de vendre leurs bouts de chiffon dans les supermarchés.

 Bref, les choses suivent leur cours. Avoir le dos tourné n’est pas une raison et encore moins une excuse pour justifier l’ignorance. Joseph contemplait du haut de sa fenêtre les rues qui s’étendaient à ses pieds en se rétrécissant de plus en plus aux extrémités. Pour lui non plus, le doute n’était pas permis, pas plus qu’on a le droit de fumer avant dix-huit ans. Les quartiers fourmillaient d’écrivains improvisés, avides de raconter. Faute de place les nouveaux écrits remplaçaient les anciens. Les murs n’étant pas extensibles, il fallait soit prendre de la hauteur pour poursuivre les écrits, soit recouvrir une autre vie avec la sienne.

 Oui, les rues avaient un air de théâtre hystérique. Pour qui n’est pas né à Bagdad sous les bombes entre 1990 et le début des années 2000, on pourrait même parler de scène de chaos et de désolation. Mais il parait que c’est le prix à payer pour la liberté. Vous n’avez qu’à demander à Georges Bush, si vous ne me croyez pas. Non, pas le vieux, son fils !

 Joseph Poisson SA, se retourna vers son compère Quincy Nadoolman. Le directeur exécutif de ses opérations avait eu toutes les peines du monde pour le retrouver après son évasion rocambolesque. Il se tenait désormais à nouveau, serein, à ses côtés. Plus court d’une bonne tête, le regard du petit Indien originaire de Calcutta se perdait dans le vide, comme au bord d’une falaise ou d’un précipice. Le fidèle Border Collie avait retrouvé son troupeau et son âme apaisée, celle de celui qui sait très précisément où se trouve sa place.

 – Qu’avons-nous fait ? Demanda Joseph en marquant la vitre de sa buée.

– Une révolution ? Hasarda Quincy sans être vraiment sûr qu’il ne s’agissait pas plutôt d’une émeute.

– Et c’est bien ou mal ?

 L’écrivain ressentait vaguement, à travers la vitre, le poids d’une responsabilité. Il aimait à se rassurer que tout ceci n’aurait peut-être que peu de portée sur le cours de sa vie. Que tout serait bientôt terminé, comme une pluie d’étés, celle d’avant le réchauffement climatique, avec un retour rapide dans la plus banale des normalités.

 

 

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Que va faire Joseph Poisson ?
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