Livre comme l’air – le roman

Cette histoire est votre histoire. A la fin du chapitre c’est vous qui décidez de la suite à donner à cette aventure. Chaque mercredi un nouveau chapitre vous sera offert.

Participez, partagez et réagissez, je me réjouis de vivre cette histoire avec vous. 

Cédric T

 

Chapitre 19 – Le pays des gens solitaires

Je conçois aisément que tout ceci puisse paraître un peu surprenant. De prime abord les choses peuvent sembler hectiques voire cacophoniques. Ou tout autre mot qui finit en “ique”, parce que c’est très certainement le suffixe qui correspond le mieux à la posture dans laquelle on se trouve. Mais il n’en reste pas moins que ce n’est pas moi qui ai commencé. Je veux bien, dans une certaine mesure, et dans un souci de conciliation, prendre une part de responsabilité. Mais il est exclu que j’assume seul l’entier du fardeau. Il faudrait plutôt aller voir du côté des vrais responsables. Ils ne doivent pas être bien difficiles à dénicher. En cherchant bien on devrait pouvoir leur mettre le grappin dessus. Ils habitent toujours dans le même monde que nous, ou pas ? Ils ne se sont quand même pas payé un univers parallèle. En plus, il paraît qu’ils ne se cacheraient même pas. Certains m’ont juré qu’ils les ont vus se pavaner.

N’importe qui, avec une bonne capacité visuelle et un peu de patience devrait pouvoir en observer plusieurs. Grosses bagnoles, jets privés et îles paradisiaques, ce sont des éléments qui peuvent aider à les distinguer des autres, des gens comme nous. Bien sûr qu’ils se comportent bizarrement. On voit très clairement qu’ils ne sont pas régis par les mêmes règles. Ok, je sais, ce sont eux qui édictent les lois et ils peuvent faire ce qu’ils veulent, mais quand même. Du genre, viens là que je t’allonge une bizarrerie, laissez-moi vous dire qu’ils sont champions. Et en plus, c’est tellement abracadabrant que tu te dis “mais ce n’est pas possible, j’ai dû mal comprendre”. Et bien non ! C’est comme ça, point barre. Du style, 10% des habitants de la terre ont plus de 83% de toutes les richesses de la planète. Pire, les huit personnes les plus riches possèdent autant que la moitié des autres, tous les autres réunis ! Vous voulez leurs noms ? Jeff Bezos, Bill Gates, Warren Buffet, Bernard Arnault, Mark Zuckerberg, Amancio Ortega, Carlos Slim, Charles Koch, David Koch, Larry Ellison et Michael Bloomberg. Pas besoin d’en rajouter. Je crois que le message est assez clair. Ceci dit, je ne comprends pas trop le projet au départ. Il y a dû avoir un problème à l’allumage pour que ça ne tourne pas rond. Et plutôt que d’arrêter la machine pour réparer le bug et, enlever la pièce défectueuse, on fait comme si de rien n’était et on la laisse zigzaguer en baissant la tête. C’est vrai que c’est joli et impressionnant à voir. Mais ça donne le tournis à force.

– Bordel, de bordel de chierie de merde en boîte !

Joseph en était à ce point-là de sa réflexion, les yeux dans le vague, il sirotait son café. C’était un charmant petit troquet au bord de la plage. Après tout, pas vraiment de quoi se plaindre. La terrasse ombragée était agréable. Il avait mangé de bon appétit. Il faut dire que l’émotion ça creuse l’estomac. Ce n’est pas pour rien qu’un condamné à mort dans le Dakota du sud, dans son costume orangé d’une pièce, se voit toujours offrir un excellent repas de son choix juste avant de passer sur la chaise électrique. Rien de pire que de mourir le ventre vide. Et puis, il faut reconnaître, quand on a faim on n’est plus vraiment soi-même. On est moins concentré, moins attentif aux petits détails. Cela ne se joue à pas grand-chose me direz-vous. L’homme est tellement égoïstement auto-centré sur son propre estomac, qu’il en perd de vue les petits plaisirs de la vie. Mourir électrocuté sans s’être bien rempli la panse, personne n’y pense. Et puis, tant pis si le condamné ne profite pas pleinement du moment, de l’intensité particulière de la décharge qui lui brûle les entrailles, pourvu qu’il soit repu. C’est d’un narcissisme à toutes épreuves.

– Oh ça va, ne fais pas cette tête. Puisque je te dis que c’était la vanque de mon père, le rassura Crise. Disons que c’est là qu’il met tout son pognon, et Dieu sait s’il en a. Autant dire que tout ce qui est là-dedans lui appartient. C’est comme une sorte d’accord tacite entre nous.

Crise pensait, à tort ou à raison (qui sommes-nous pour juger), qu’elle pouvait se servir, à sa guise, quand elle avait besoin d’argent, s’imaginant que son vieux père fermerait les yeux sur chacune de ses lubies. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a jamais porté plainte. Il ne manquerait plus que ça d’ailleurs, c’est sa fille après tout. Et puis ce n’est qu’un petit braquage de rien du tout. Il n’y a pas mort d’homme, détendez-vous. Crise posa sa main sur le bras de Joseph.

– Au fond, si on ne peut pas prendre à ceux qui nous démunissent, compléta-t-elle, qui serait-on en droit de détrousser ? Je te le demande ? On ne peut pas, nous aussi, résolument prendre aux pauvres. Ça ferait de nous, le même genre de personnes, non ?

Un raisonnement qui tient la route. Il faut savoir garder sa dignité et la tête haute le matin en se rasant. Et puis n’était-ce pas Joseph Poisson SA qui disait l’autre soir à l’assemblée de l’ASF, je le cite de mémoire : “On se fait suffisamment brimer, mépriser, insulter, humilier pour que tout ceci ne reste pas enfermé au fond de nous. Notre vie est là, elle est moche, elle pue mais, c’est la nôtre, on n’en a pas d’autres. Et pour tout dire, c’est probablement tout ce qui nous reste au final”. Vous voyez, avoir une bonne mémoire ça peut aider dans la vie. Pas au point de vous sauver, certes, mais ça peut éviter de finir dernier, juste devant la voiture-balais. En tout cas moi, je l’ai bien écouté. Je n’ai pas fait la sourde oreille. D’ailleurs une oreille sourde, c’est aussi utile qu’une brosse sans poils, non ?

– Ok, je comprends, enchaîna Joseph. C’est juste que tout est très soudain. J’ai l’impression que tout va trop vite. Et puis, moi aussi j’ai mon lot de problèmes avec lesquels je dois gérer.

– Ne t’inquiètes pas, le réconforta Crise, je sais ce que c’est, je suis passée par là moi aussi. Pour l’instant on doit se recentrer sur nous-même. Je crois que cette petite sortie nous fera le plus grand vien à tous les deux. Ça nous permettra de reconnecter nos chakras et qui sait, peut-être, que tu auras l’occasion de me parler de ton paradoxe de l’orange.

– Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je veux dire on est là, sur cette très jolie plage mais, c’est quoi la suite ?

– Une recherche !

– Une quoi ?

– Une recherche, tu sais l’action de connaître ce qui était ignoré, inconnu ou caché. Quand quelqu’un se rend à un endroit qu’il n’a jamais aperçu auparavant et qu’il tombe sous le charme. Ou pas, ça dépend, parce que le fait de découbrir n’est pas forcément lié au fait d’aimer. On peut discerner et détester. Par exemple, moi la première fois que j’ai connu l’existence j’ai détesté, ça m’a carrément dégoutée.

– Et je peux savoir quel est ce mystérieux endroit que je vais découvrir ?

– Chez moi ! Le pays des gens solitaires.

– Le pays des quoi ? Joseph avait sursauté les pieds nus dans le sable. Ça n’existe pas le pays des gens solitaires.

– Et pourtant si, ça existe et c’est chez moi !

– Mais bien sûr que non, c’est comme l’étoile de la mort, ça ne se trouve que sur grand écran, dans les salles sombres. Le pays des gens solitaires ça ne peut sortir que d’une chanson des Beatles mais pas dans la vraie vie !

– Je ne sais pas, il faudrait demander à Eléonore, ma mère ou carrément à Paul pour en être sûr.

– Paul ? Paul McCartney ?

– Mais non gros nigaud, Paul Ramaillo, mon père. Je t’en parlerais un jour peut-être.

Joseph Poisson SA émit un profond soupir, quelque chose venue des derniers recoins de son intérieur fatigué.

– Joseph, ne joue pas un personnage obtus ! Cela ne te ressemble pas, protesta Crise. Ce n’est pas parce que tu ne connais pas un endroit qu’il n’existe pas. C’est dingue, comme tu peux paraître égoïste parfois ! Et à contrario, je connais pas mal d’endroits dont tout le monde croit qu’ils existent, mais ce n’est pas le cas.

– Comme quoi par exemple ?

– L’île aux enfants !

– Mais l’île aux enfants, ça n’existe pas !

– Oui, je sais. C’est ce que je te dis. Tout le monde pense que ça existe, mais dans les faits : non. Elle n’existe que dans notre imagination !

Les soupirs ne sont pas toujours parents de la fatigue, ou alors peut-être que si, après tout, un peu de lassitude mais mélangée à une forme indéfinissable de nostalgie. Joseph eut une pensée pour Casimir et son cousin Hyppolite, les héros de sa jeunesse. Il repensait à cette île mystérieuse, pleine d’enfants, qui apparaissait dans sa petite vie tous les mercredis après-midi. François le marchand de ballons, Sabrina la petite brune qui tenait le kiosque, sans oublier Monsieur le facteur. Petit, Joseph était persuadé qu’un jour, il irait sur cette île. Il s’en était fait la promesse. Dans un coin de sa chambre il avait laissé une petite valise avec quelques habits de rechange, des jouets et bien sûr des bonbons pour tous ses futurs nouveaux amis de l’îlot mystérieuse. Les années ont passé et le grand départ n’est jamais venu. Peu à peu l’idée était sortie de sa tête, effacée comme une bonne résolution de janvier. Ce n’est que maintenant, bien des années plus tard que cette promesse lui revient à l’esprit. Combien de serments faisons-nous pour les voir finalement disparaître dans le néant ? Il est probable qu’au moment de s’engager on se sent ragaillardi. Une résolution qui nous fait du bien et nous aide à affronter les difficultés du présent. Au fond, ce ne seraient que des béquilles qui nous aident à ne pas boiter, à marcher plus droit, malgré les vents contraires.

– Alors ce paradoxe de l’orange ? demanda Crise

– Il existe un mystère dans le monde de l’agroalimentaire dont personne ne parle et qui pourtant pourrait justifier le titre de plus gros scandale de l’histoire, commença Joseph Poisson SA. Tout le monde le connaît, le vit au quotidien mais personne n’y fait rien. C’est un peu comme si chacun s’était résigné, avait abandonné le combat. Les moulins ont gagné par forfait. Sont-ils trop forts ? Nous trop faibles ? Nous ne le saurons jamais la bataille car, n’aura jamais lieu. Pourtant les grands textes historiques nous le rappellent souvent, quand la cause se trouve de notre côté, on se sent portés par une force mystérieuse, de nature à retourner les montages. Non pas que de renverser une montagne représente un quelconque intérêt de nos jours, c’est juste pour dire qu’il faut croire en ses combats, surtout si ceux-ci sont justes. Il faut, en tout cas, ne pas avoir peur de les mener. Perdre n’est pas une raison suffisante qui justifie la défaite. C’est vrai quoi ! Pendant combien de temps vont-ils continuer à nous enfumer avec leurs oranges? Je n’ai pas de statistiques précises, ni de sondages à l’appui, mais il y a clairement comme un problème contextuel. Quel que soit l’angle sous lequel on envisage la question, on se prend un point d’interrogation en pleine poire et non pas à petite vitesse, crois-moi!

Joseph marqua une pause. Il prit un petit galet qui trainaît à ses pieds et le lança sur les reflets argentés du lac. Le minéral fit quelques ricochets sur l’eau clair pour finir sa course dans l’immaculé plumage de deux cygnes qui se bécotaient à une dizaine de mètres de là. Joseph s’excusa platement de la main et enchaîna.

– Combien de fois as-tu acheté un filet d’oranges dans ta vie ? La question de Joseph n’attendait pas de réponse, Crise ne répondit d’ailleurs pas. Cent fois, peut-être mille fois, et chaque fois c’est la même histoire et ce n’est pas une question du nombre d’oranges pas plus que de leur provenance. Qu’elles viennent de Floride, d’Israël, d’Espagne ou d’Afrique du Sud, c’est la même réalité qui se répète à l’infini. Bonnet blanc, blanc bonnet. Chaque filet compte invariablement une orange pourrie. Même si de prime abord elles paraissent toutes bien belles et juteuses, mais tu peux être sûr que le lendemain de tes achats l’une d’entre elle aura commencé à se décomposer. C’est à se demander si tout ceci n’est pas fait intentionnellement. Comme si la pourriture devait délibérément faire partie de notre vie. Le paradoxe de l’orange ce sont tous ces filets d’agrumes et cette théorie s’applique aussi aux mandarines et aux pamplemousses, tous ces filets de fruits que l’on nous vend et qui portent en eux les germes de la pourriture. Tu comprends ? On croit acheter quelque chose de fruité et de bon que l’on va déguster en toute décontraction, en jus avec une rasade de Campari et des glaçons. Mais ça n’est juste pas possible et pas de notre fait. Simplement parce que quelqu’un qui nous a refourgué les oranges, a décidé que dans le lot, il devait y en avoir une au minimum qui serait impropre à la consommation. Tu vois Crise, d’une certaine manière, je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette théorie une main mise extérieure sur nos vies. En substance j’ai la sensation que dès le départ et quoi qu’on y fasse, nos espoirs sont corrompus et portent en eux les germes de leur propre décomposition. Tout se décide à notre place et dans notre dos. On croit avoir voix au chapitre…tschotschop… mais on ne fait que lire notre destin entre les lignes d’un livre …tschotschop… de la bibliothèque rose ou verte, la couleur n’a pas d’importance. C’est une peu comme notre vie…tschotschop…. Je ne peux pas m’empêcher de penser. …tschotschop… Tu pleurs, …tschotschop… tout va bien ?

Se retournant, Joseph remarqua des larmes couler sur les joues de Crise. La jeune femme gardait la tête haute mais, ses yeux étaient mouillés comme ceux d’un canard en hiver. Il ne comprenait pas bien ce que Crise disait. Le bruit assourdissant d’un hélicoptère en phase d’approche s’immisçait dans leur conversation.

– Oui ça va…tschotschop…, c’est juste que je crois …tschotschop… que c’est moi …tschotschop… l’orange pourrie.

En rappel et avec beaucoup d’agilité un homme se jeta hors de l’hélicoptère qui survolait le jeune couple. D’une main, le rappeliste (pour peu que ce nom existe et si tel n’est pas le cas, le voici inventé) retenait fermement une corde et son baudrier lié à l’appareil en mode stationnaire, et de l’autre il tenait une lettre cachetée. Sur les flancs de l’appareil, les initiales LML sur fond noir et surlignées d’un très doré rappelait l’appartenance de l’objet volant. Joseph reconnu au premier coup d’œil l’homme qui n’était pas le Père Noël mais qui lui ressemblait drôlement.

– Joseph Poisson SA ? cria ce dernier. Sans attendre de réponse, il lui tendit la lettre qu’il tenait fermement dans son gant velouté de rouge et blanc. Voici la convocation pour votre première assemblée générale. “Be there or be square”, crut-il nécessaire de rajouter avec un fort accent belge.

L’homme à la barbe blanche fit un signe précis au pilote qui le remonta au moyen d’un petit moteur électrique situé sur le côté de l’appareil. L’hélicoptère prit un peu de hauteur et exécuta un tourné serré habile à 180 degrés, du plus bel effet, avant de complètement disparaître derrière les arbres.

Poisson contempla la lettre. Crise avait disparu en quelques secondes à peine, presque hors de son champ de vision. Des habits épars à même le sable lui suggérèrent que la fille nue qui se baignait dans l’eau cristalline du lac était probablement elle.

A n’en pas douter et, ce chapitre ne nous contredira pas, les soupirs sont souvent un doux mélange de fatigue et d’émotions difficilement contenues.

Coming Soon
Que va faire Joseph Poisson ?
Que va faire Joseph Poisson ?
Que va faire Joseph Poisson ?