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Chapitre 1 - Le choix

Penché sur le rebord de sa fenêtre, son regard se perd par-dessus les tuiles et les cheminées éteintes. Il a l’air un peu con, comme on peut l’avoir au réveil, mais un air que l’on pourrait prendre, vu de loin, pour de l’évanescence comme plongée au milieu d’un rêve qui n’en finit pas.

Je suis quelqu’un qui sait prendre une décision. Voilà, point barre, se dit-il. Que ce soit pour gérer ma vie ou mes affaires, je réfléchis un peu, puis je tranche dans le vif. “Tac” d’un coup sec comme un bûcheron sectionne son arbre. Maintenant, à la question de savoir si nous sommes semblables ou différents, pour peu que cela soit à moi de répondre sur ce sujet, laissez-moi la liberté de garder le silence pour l’instant. Non pas que cette énigme ne soit pas intéressante, bien au contraire. Au fond, on passe tous nos journées et une partie de nos soirées à nous demander si nous pourrions être quelqu’un d’autre. Alors pourquoi pas vous ! Mais disons, pour être honnête, qu’il existe des questions qui n’ont pas de réponses toutes faites. A la différence de l’heure ou du temps que l’on vit. Cerner sa propre personnalité relève une certaine complexité. Vous me direz que la météo c’est pareil. Oui, vous avez peut-être raison.

Mais enfin, tout ça pour vous dire que d’entrer dans la vie de quelqu’un ça n’est pas chose facile. On a tous nos expériences et notre lot d’échecs pour en attester. Mais nous ne sommes pas là pour nous comparer les uns aux autres. D’ailleurs, pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que c’est vous qui vous apprêtés à entrer dans la mienne et non pas l’inverse, on est bien d’accord ? Personnellement ça ne me dérange pas, je vous demanderais simplement de ne pas trop y mettre de bordel, c’est déjà assez compliqué comme ça. Et surtout de bien vous déchausser en entrant. Je déteste les saletés et voir traîner des chewing-gums sales et des vieux mégots dans mon existence. C’est une question de respect.

On ne va pas se mentir. J’aime l’argent, mais j’aime beaucoup moins le travail. C’est comme ça que je suis devenu écrivain. Attention, quand je dis écrivain il faut se méfier du sens que l’on donne aux mots. Je dirais plutôt, pour qu’il n’y ait pas de confusion entre nous, que j’écris des choses. Voilà ! Je trouve cette formulation plus précise. Je vivote de mes doigts en débitant des histoires pour les gens. Mais au final, on peut dire que j’attends simplement, comme beaucoup d’autres, qu’arrive le revenu universel. Un peu comme on attend de voir tomber le beurre de cacahuète sur la biscotte. Pour l’instant il n’y a rien qui vient, je crois qu’ils n’ont pas encore trouvé le moyen d’ouvrir le pot. Ça doit coincer quelque part, sans qu’ils sachent quoi faire. C’est bien possible aussi qu’ils ne soient pas pressés non plus de venir nous tartiner. Ça c’est une explication que je ne peux pas exclure d’emblée. Ils ? Ce sont eux ! Vous savez, ceux qui qui décident de tout et du reste. Oui, vous en connaissez, je suis sûr. On ne va pas tarder à les voir, ne vous inquiétez pas. Quand il y a de l’argent ils sont toujours là. Ne vous faites pas de soucis, on ne peut pas les perdre de vue si facilement.

Bon, je parle, je parle et j’en oublie que la vie, elle, elle n’attend pas. Au fait Je m’appelle Joseph Poisson, j’ai quarante-huit ans. Pour l’âge rien à dire, à la limite un peu de raideur dans la nuque mais rien de très folichon. Par contre le nom… Reconnaissons que s’appeler Poisson c’est un peu dégradant. Je n’ai rien contre ces animaux qui vivent, baisent et meurent dans nos mers, lacs et cours d’eau. Disons que c’est quand même moins glamour de s’appeler Poisson que Ferrari ou McGill. Mais on n’a pas le choix, ça fait partie de ces choses de la vie où on n’a pas voix au chapitre. On débarque sur cette terre avec un nom qu’on doit subir. Après, le nom n’est probablement pas la seule chose que l’on porte comme un fardeau. Si on compte la tête, les défauts, le karma et la taille du sexe. Je pense pouvoir dire que le nom est probablement la cargaison la moins lourde du bagage imposé.

Oui, d’une certaine manière je crois que l’on peut dire qu’on n’a pas le choix. En tout cas pas toujours le choix. “That’s life” comme on dit ! Oui je sais, je parle aussi l’anglais. C’est une langue idéale pour moi. C’est direct et ça me parle. J’imagine que tout ça doit trouver probablement ses origines quelque part tout au fond de moi. Ne venez pas me dire que de nos jours on a plus besoin de parler l’anglais ou toutes autres langues étrangères. Sous prétexte qu’on peut recourir à Google translate. “Come on”, arrêtez, please ! Je précise quand même, à toutes fins utiles, que votre raisonnement repose sur l’utilisation d’un système qui a largement recours à ce que l’on appelle de l’intelligence artificielle. Vous n’êtes pas sans savoir que tout ce qui est artificiel est par nature superficiel, donc pas vraiment de quoi pavoiser. Après tout chacun ses trucs on n’est pas tous logés à la même enseigne.

Bon maintenant il va falloir y aller. On a du pain sur la planche, comme disait ma grand-mère quand elle voulait me voir débarrasser le plancher. Je débarrasse.

A l’extérieur, l’air était doux comme une journée d’hiver un peu trop clémente où une soirée d’été très humide. C’est selon, c’est l’automne. Une dernière inspiration et Joseph referme les battants de sa fenêtre pour enfiler sa veste et dévaler deux par deux les quelques marches qui le séparent du reste du monde. Il se faufile d’un pas leste entre les passants et les encombrants du trottoir. La démarche est assurée comme celle de quelqu’un qui sait très précisément où il va et dont les repères semblent tous au bon endroit. C’est en tournant l’angle rue Rochambleau en direction de Varichon que notre pseudo-écrivain passe devant l’une des toutes dernières cabines téléphonique publiques encore en service, vestige d’une époque où l’on ne trouvait pas encore complètement saugrenu de réserver quelques centimètres carrés du domaine public au bénéfice de la population. Pour tout dire, Joseph n’y aurait certainement pas prêté la moindre attention si le téléphone en question ne s’était pas mis à sonner sur son passage. Il marque une pause pour regarder autour de lui, mais l’appareil continue de carillonner. Il croit même percevoir le léger tremblement du combiné bleu défraîchi. Joseph hésite à décrocher, ce n’est certainement pas un appel pour lui. En tout état de cause, il devrait passer son chemin. D’ailleurs qui de nos jours appelle encore vers une cabine téléphonique? Qui utilise toujours ce genre de choses autrement que pour s’abriter des fortes pluies saisonnières, on se le demande? Son portable est bel et bien dans sa poche arrière du pantalon en mode silencieux, comme il se doit pour ne déranger personne. Une légère pression du bout des doigts sur son postérieur lui confirme son intuition première. Donc, si quelqu’un souhaite le joindre il peut le faire sans problème. Pour Joseph il est de plus en plus évident que cette sonnerie ne le concerne pas, ni de près ni de loin. Mais la tentation est grande de décrocher et d’entendre qui se cache derrière cette insistante sonnerie.

Chapitre 2 – L’appel

– Allô ?

En pénétrant la petite cabine téléphonique Joseph Poisson fut insulté par une très forte odeur d’urine qui lui saisit les narines, les deux pour être précis. Quand on pense que de nos jours les gens passent plus de temps aux toilettes pour téléphoner que pour faire leurs besoins, il n’y a dès lors rien de très surprenant à ce que les cabines téléphoniques sentent, elles aussi les toilettes. Comme si, d’une certaine manière, communiquer et uriner étaient devenues deux actions inséparables, liées l’une à l’autre par un fil invisible, jumelant deux comportements du quotidien. Mais bon, reste que l’effet était surprenant.

– Allô, allô, non mais allô quoi ?

Notre écrivain ne manquait jamais une occasion de mettre en exergue ses connaissances de la culture télévisuelle contemporaine. Le fait que personne ne réponde à ses interjections commençait pourtant sérieusement à l’agacer. Pour tout dire il n’était pas loin de raccrocher le combiné et poursuivre le cours de sa vie auprès d’oreilles plus attentives. Quand soudain…

– Allô, Monsieur Poisson ?

– Oui, je suis là ! Je veux dire c’est moi. Mais vous connaissez mon nom, comment c’est possible ? Qui êtes-vous ?

– Oh là là, du clame mon jeune ami. Pas trop de questions à la fois. Je comprends que vous soyez surpris, mais ce n’est pas une raison pour s’emballer comme vous le faites. Je veux dire, j’imagine qu’à votre place je serais également surpris de me trouver dans cette situation, mais il faut quand même reconnaître que c’est vous qui avez décroché le téléphone, non ? On peut dire, d’une certaine manière, que vous l’avez bien cherché, non ? Comprenons-nous bien, je ne suis pas en train de vous jeter la pierre, ni de vous accuser de quoi que ce soit. Je constate simplement qu’en décrochant un téléphone inconnu, qui plus est dans un lieu inhabituel sur votre passage, vous encourez un certain nombre de risques. Vous êtes toujours là ? Vous m’entendez ? Bien, maintenant que les choses, en guise de préambule sont clarifiées. Reprenons vos questions les unes après les autres. Quelle était la première ?

– …Je ne sais plus.

– Soyez un peu attentif M. Poisson. Allons voyons, je veux bien que cela soit le matin tôt, mais quand même. Si vous n’y mettez pas un peu du vôtre, je pense sincèrement que l’on ne s’en sortira pas. Bref, vous me demandiez comment se fait-il que je connaisse votre nom, c’est bien ça ?

– Oui c’est ça, comment connaissez-vous mon nom ?

– Bien, voilà une bonne question. Certes pas la meilleure, mais je dois reconnaître que c’est un bon début. De manière générale et selon les statistiques que j’ai en ma possession, quatre-vingts pour-cent des personnes qui se trouvent dans une situation similaire à la vôtre posent toujours cette question. Sans vouloir faire de la psychologie de bas étages, je pense que c’est dans la nature humaine que de ramener les choses à elle. Surtout quand ses repères sont chamboulés. C’est une sorte de replis sur soi salutaire. Personne ne vous condamnera pour ça, croyez-moi. Mais, parlons peu, parlons bien. Disons que je connais beaucoup de choses sur vous. Bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. A part votre drôle de nom, je sais également qui vous êtes, ce que vous faites. Mais surtout ce que vous ne faites pas. Ma foi c’est comme ça, il y a beaucoup plus de choses que l’on ne fait pas que de choses que l’on fait. Je crois qu’il serait même assez juste de dire que nous sommes plutôt une société de procrastinateurs. Connaissez-vous ce mot ?

– Bon écoutez, Monsieur “Je-ne-sais-pas-qui-vous-êtes”. Je vous entends depuis maintenant un petit moment et j’ai comme le sentiment que tout ceci ne nous mène nulle part. Je n’irais pas jusqu’à dire que je perds mon temps, mais dans les faits, j’ai quand même la subtile impression d’être dépossédé de quelque chose. Bon, alors il est bien possible que je possède une part de responsabilité dans toute cette histoire. Mais pour être tout à fait honnête je m’en fous comme de…

– L’an quarante ? C’est ça que vous alliez me dire, n’est-ce pas Monsieur Poisson ? Voyez comme je vous devine, je vous lis comme un livre ouvert. Alors, effacez-moi ce petit ton, déplacé qui, au-delà de vous crisper la voix, vous donne, vu d’ici tout au plus, un air de nain enragé. Et croyez-moi je n’ai rien contre les personnes de petites tailles, bien au contraire, j’en connais plusieurs. Bref, Monsieur Poisson je vois que vous êtes plutôt d’humeur maussade, alors je n’irai pas par quatre chemins et ce d’autant plus que cette forte odeur d’urine doit vous incommoder au plus haut point. J’en viens donc sans plus attendre à votre deuxième question. Vous me demandiez tout à l’heure, si je ne fais erreur, comment je connaissais votre nom. Pour vous citer très exactement, il me semble que vous aviez dit quelque chose comme : « Mais vous connaissez mon nom, comment c’est possible ? Au-delà de la grossière faute grammaticale, ce qui est intéressant ici et à juste titre, vous l’avez bien compris, c’est comment un inconnu qui appelle au hasard une cabine téléphonique à moitié abandonnée et très imprégnée d’odeur désobligeante, peut connaitre à l’avance celui qui va répondre. Et surtout être sûr que cette même personne décrochera le combiné pour entamer une conversation avec l’inconnu que je suis. Reconnaissez que là, on navigue dans des sphères plutôt élevées, dont je vous suspecte de ne pas concevoir ne serait-ce que les prémices de l’aube de leur existence, sans vouloir vous offenser bien sûr. Monsieur Poisson, vous permettez que je vous appelle Joseph ? Nous savons qui vous êtes jusque dans les derniers détails de votre existence. Alors, vous imaginez bien que votre profil de vie, porté sur le « je-m’en-foutisme » poussé à son paroxysme, drapé dans votre légère étoffe synthétique, cousue main, d’écrivain moderne et audacieux comme symbole d’une nouvelle vague dont on ne perçoit pas même l’écume, ne nous laisse pas indifférent, bien au contraire. Nous savons de votre vie tout ce qu’il y a à savoir. Vos quelques écrits sans reliefs ni saveurs. Vos scribouillardises saugrenues. Bref, Joseph vous êtes un écrivain raté, du genre de ceux qui se trouvent tout en bas de l’échelle. D’ailleurs vous parler d’échelle où de votre point de vue on ne distingue que le néant, peut paraître amplificateur. Mais reste que c’est justement pour ces qualités, ou plutôt l’absence complète et irrémédiable de qualité que nous avons décidé de vous aider. Disons que c’est un peu votre jour de chance aujourd’hui. Car oui Jo, ça ne vous dérange pas que je vous appelle Jo, non ? Bref, nous allons vous aider. Voilà comme ça les choses sont claires et vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenu. Attention, je ne suis pas en train de dire que les choses seront plus faciles. Churchill vous promettrait du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Personnellement je pense simplement que vous allez en chier comme on l’entend dire parfois dans des émissions réservées aux jeunes. Mais bon, c’est vous qui voyez. D’autant plus que vous n’avez pas grand-chose à perdre, ou plutôt pour être plus précis, je devrais dire que vous n’avez carrément rien à perdre. De manière tout à fait objective, il faut reconnaître que tout ce que vous pouviez perdre, vous l’avez perdu depuis déjà longtemps, n’est-ce pas ? Bon, c’est à vous qui voyez. Je vous propose une belle main tendue, venue du ciel, mais vous pourriez très bien faire le choix incompréhensible de me tourner le dos et continuer à vaquer à vos occupations flasques et aussi utiles à un poisson que peut l’être un briquet Zippo de série limitée ayant appartenu à Elvis en personne.

Chapitre 3 – L’avenir

Joseph Poisson s’extrait de la petite cabine téléphonique vouée tôt ou tard à la destruction avec un sentiment mitigé. Comme quelqu’un qui aurait inversé sa chaussure droite avec la gauche mais qui, par chance, portait une paire de godasses deux pointures au-dessus. Sans bien comprendre s’il avait agi raisonnablement, cette aide tombée du ciel lui laissait une impression bizarre, un gout de poulet mal fumé, pourrait-on dire. Non pas tant par les contours flous de ce soutien brumeux que par le côté surréaliste de son irruption dans sa vie.

 

Sans être expert-comptable, Joseph se dit, ne sachant si cette aide était un profit ou une perte à venir, qu’il devait simplement classer tout ça sur le compte des produits à recevoir. Il l’inscrirait sur son plan comptable de vie sans même prendre la peine de créer une provision. Il aurait bien le temps de faire son bilan de vie. D’ailleurs, pas sûr que la clôture s’avère si facile à réaliser. Entre les actifs évanescents comme dans un fiduciaire panaméen et les passifs lourds et sombres comme une journée d’orage. Il fallait bien se rendre à l’évidence que son équilibre était plus que précaire. Sur cette pensée il referma son grand livre de compte en se disant qu’un café lui ferait le plus grand bien. Joseph Poisson possédait cette force unique de se détourner des problèmes avec la vitesse d’un archevêque qui tourne ses yeux vers le ciel pour implorer le grand pardon.

 

Joseph est un écrivaillon, un petit scribouillard sans carrure. Il complète son manque d’envergure littéraire par des piges de journalistes, en tant que “localier”. Dans la caste très fermée des journalistes, il se trouve tout en bas de l’échelle. Juste un point sur la moquette. Il est de ceux qu’on ne voit pas ou presque. Sa plume ne sert qu’à remplir les espaces de papiers recyclés laissés vides par (dans l’ordre décroissant) : les grands reporters, les éditorialistes, les journalistes politiques, scientifiques, économiques, culturels les chroniqueurs mondains, les rédacteurs sportifs, les publicitaires, les cruciverbistes et les sudokistes. Oui, Joseph Poisson est un bouche-trou. Sa spécialité : les faits divers et les chiens écrasés. Son ambition : gagner au moins deux fois le prix Goncourt, comme Romain Gary. Chacun pourra juger du gouffre qui sépare la réalité, de ses rêves secrets, car même doté d’une très bonne vue on ne saurait en apercevoir le fond.

 

Un ou deux de ses écrits ont toutefois enflammés une certaine critique littéraire. C’était il y a cinq ans. Il reçut des pluies de compliments et des bourrasques d’éloges. Tout ceci aurait pu avoir une certaine valeur si cette avalanche dithyrambique n’était venue de la seule bouche de sa bonne mère, hygiéniste de profession. D’ailleurs pas même son père, architecte, n’était venu à bout des cinquante pages qui constituaient l’œuvre majeure de Joseph Poisson. Un livre intitulé : “l’homme masqué”.

 

Quinze ans ! Quinze ans qu’il fait ça. Traîner ses baskets dans les rues à la recherche d’une inspiration, d’une étincelle qui le propulserait tout droit vers les sommets du succès ! Depuis la crise, autant dire que l’inspiration n’est plus trop dans les parages. Elle doit faire partie des premiers rats à avoir quitté le navire à moins qu’elle ait simplement emprunté une navette spatiale pour Sirius, comme au bon vieux temps. Toujours la même histoire, alors on s’y habitue. C’est certainement ce qu’il y a de mieux à faire. On vit avec, comme une bosse qu’on porte, sous ses habits, depuis la naissance. Elle est là, sur le dos, impossible de ne pas la sentir. Mais au moins on a la possibilité de détourner le regard, faire comme si… On regarde l’horizon, c’est plus joli et ça évite de tomber la tête la première sur le bitume.

 

Alors, vous imaginez bien, le coup du téléphone providentiel qui vient au secours du malheureux, autant le noyer dans un petit arabica corsé, sans sucre et se l‘envoyer au fond du gosier avant que l’espoir ne l’étouffe. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’une petite grappa cul sec, soit nécessaire pour compléter le nettoyage du gosier de toutes ces particules de faux espoirs.

 

A la rue de l’Avenir se trouve le bien nommé café de l’Avenir. Sans grande originalité il offre tout de même une vue assez dégagée sur les voitures et le petit trottoir goudronnés, théâtre d’un va et vient continu de passants. C’est là que notre ami Poisson décide de poser ses fesses, sur une chaise en plastique torsadée de plutôt bonne qualité. Pas le temps de finir son expresso qu’il est le témoin d’une défenestration expéditive et finale. Un homme, à moins que cela ne soit une femme a décidé de mettre un terme de manière irrémédiable à son existence et ce à quelques mètres à peine de ses jambes croisées. Quelle drôle d’idée de vouloir terminer sa vie dans la rue de l’avenir.

 

Bon après tout, ça n’était pas la première fois que Joseph voyait un cadavre. On pourrait même dire qu’il en connaissait un rayon en la matière. Alors celui-là était probablement un peu plus mort que les autres, mais au fond qu’est-ce que ça change ? On ne peut pas dire qu’il existe une graduation universelle millimétrée dans le trépas. Il n’y a pas de petite mort ou de grande mort. Ce n’est pas les jeux olympiques après tout. Je crois qu’il serait même assez juste de dire qu’on est tous égaux face à la mort. Ce n’est pas comme la naissance. Ils nous rabâchent depuis des années ces conneries dans leur déclaration à deux balles, comme quoi : les hommes et les femmes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Tu parles ! Egaux de quoi ? Laisse-moi te dire que s’il y a une égalité, elle ne dure pas bien longtemps. Quelques fractions de secondes tout au plus, juste le temps d’enlever le vernix caseosa et tout le reste de la cochonnerie qui te sert d’habit à la naissance. Pour le reste, dès que tu franchis la porte d’entrée maternelle sur la vie, tout est réglé d’avance. A part quelques détails insignifiants, tu sais déjà à quelle sauce tu vas être mangé. Des fois ça donne envie de vomir. Pas là tout de suite, mais parfois, quand je suis fatigué.

 

C’est souvent ça le problème avec le suicide, ça gicle partout. C’est dur de faire quelque chose de propre et net. On ne maitrise pas vraiment les conséquences de l’acte. Joseph lève la tête vers le haut de l’immeuble.  Une belle bâtisse de prestige. Probablement originaire du tout début 19ème siècle, pas plus tard en tout cas.  Construit en pierre de taille et en brique avec des refends aux deux premiers niveaux et des balcons aux deuxième et cinquième étages. Il ne peut s’empêcher d’émettre un petit sifflement. Il a dû sauter du 5ème étage pense-t-il, la fenêtre est encore ouverte. Un sacré saut !

 

Notre écrivain se dit qu’il irait bien faire un tour à l’étage, histoire de voir. Evidemment la perspective de gravir les cinq étages à pied ne l’enchante guère. Mais depuis le temps, il s’est fait une raison.  Peu de ses clients habituels habitent au rez-de-chaussée ou au premier étage. Un suicidaire ça ne vit qu’en hauteur, là où brassent les vents et les idées sombres.  Après tout un bon fait divers lui rapportera toujours son petit pécule quotidien. Quelques lignes rémunérées de piécettes sonnantes et trébuchantes, c’était toujours ça de pris sur le diable. Un brin désabusé, Joseph se ravise. Il aurait peut-être mieux à faire que de se plonger à nouveau dans les dédales gluants d’une énième vie perforée et malheureuse. A la perspective de sa longue marche vers l’appartement de la victime, il souffle par avance. Il sait que l’effort sera intense, qu’il arrivera au sommet essoufflé et transpirant.

 

Entre saisir son stylo pour témoigner de cette triste vie qui s’est envolée et la perspective de commander un autre café autour de cette cohue qui se formait joyeusement autour de la victime, son cœur balançait.  Après tout, il pourrait tout aussi bien rester assis là et faire le compte rendu de ce fait divers, porté par la seule force de son imagination. Il ne serait pas le premier, ni le dernier à inventer de toute pièce une histoire pour les autres. Au fond il n’y a pas de raison que cette prérogative soit l’apanage des seuls politiciens.

 

Chapitre 4 – L’article

Joseph Poisson reprend son souffle, le cap des cent marches d’escalier est atteint. Qu’est-ce que l’on ne ferait pas pour rédiger un article ! La porte de l’appartement est grande ouverte. Sur l’encadrement en bois une petite plaque en laiton, joliment torsadée entoure un nom : Conrad Isis.

– Drôle de nom.

Joseph entre dans une pièce bien éclairée, il pose ses fesses sur le canapé du salon. Un beau tissu, doux au contact de la main. Du très beau travail d’artisan, sûrement des Italiens. Le journaliste fatigué, glisse instinctivement sa main droite dans la fente formée des deux coussins du sofa. Comprimée entre le textile et la mousse, ses doigts qui s’enfoncent lui procurent une sensation de bien-être, à la fois apaisante et adoucissante. Il se dit qu’il resterait bien encore quelques instants ici, sans bouger. Juste pour regarder par la fenêtre. Une brise légère caresse ses cheveux qui sont de nature assez souple et sensible.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire, se dit-il ? Un petit tour de l’appartement, le tout semble assez chic, bien meublé et disons-le tout net plutôt bien rangé. Bref tout l’opposé de chez lui. C’est peut-être pour cela qu’il se sent un peu étranger. Quelque chose le chiffonne dans ce décor. Le terme décor n’est ici pas usurpé, bien au contraire. Joseph a souvent l’impression de débarquer sur une scène de théâtre. Il se sent comme un spectateur invité à fouler les planches, à la demande des comédiens. De retour à la fenêtre, il constate que l’agitation est allée grandissante dans la rue. Rue de l’avenir, drôle d’endroit pour finir à sa vie.

– C’est comme ça que je devrais commencer mon papier.

Et pourquoi pas après tout, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. De nombreux curieux se sont amassés au pied de l’immeuble et semblent figés face la scène. Vues du ciel, les choses paraissent plus régulières, un peu moins désordonnées. Le mort est bien à sa place, dans une position plutôt étrange avec ses membres de guingois. Une flaque de sang délimite son espace mortel autour duquel s’était agglutinée la foule. C’était un homme, peut-être la quarantaine, difficile d’être plus précis compte tenu des circonstances.

Une voiture de police, toutes sirènes hurlantes, probablement une Peugeot, vient briser la fraicheur de l’atmosphère. Les pneus crissent sur l’asphalte. Un policier en sort et se précipite dans les escaliers de l’immeuble. Ça y est, les ennuis commencent se dit-il. Assurément, au vu de sa condition physique irréprochable, le gendarme avalera la centaine de marches sans le moindre effort, ni la moindre trace de transpiration. Joseph réalise qu’il a encore quelques secondes pour apprécier la vue depuis le balcon. En contre-bas, les gyrophares des forces de l’ordre apportent une ambiance un peu bleutée et festive à la scène macabre. Il ne manque que la musique.

– Haut les mains ! Pas un geste. Le jeune policier, pistolet au poing fait une entrée hollywoodienne dans l’appartement.

Notre Poisson lève les mains au ciel de manière assez évidente, comme il l’a souvent vu faire au cinéma et se retourne doucement vers l’homme armé.

– Bordel Joseph, s’exclame l’agent avec une certaine familiarité en rengainant son arme. J’aurais dû m’en douter. Qu’est-ce que tu fous là, espèce de grand con. J’ai failli te coller une bastos dans le buffet.
– Ben c’est-à-dire que…
– Oh, mais ferme-la, tu m’entends ? Je ne veux rien savoir ! On n’a pas idée de se trouver sur une scène de crime comme un touriste. À la limite les touristes, eux, ils vont où on leur dit d’aller, sans se plaindre. Pour se rendre à la place St Marc de Venise, ils suivent un monstre itinéraire fléché qui part de la gare ferroviaire de Santa Lucia et qui dure des plombes à travers toutes les ruelles de la ville des amoureux. Ils passent devant la quasi-totalité des magasins de souvenirs, certains, même deux fois. Et ils le font sans se plaindre, même les Français, tu comprends ? Il ne leur viendrait jamais à l’idée d’escalader la basilique avec un piolet ou une fusée dans le cul, tu piges ? Ce n’est quand même pas bien compliqué ! Un touriste ça fait les choses bien, ça obéit et ça envoi des cartes postales pour ceux qui sont restés au pays, point barre. Tandis que toi, tu vas ou personne ne te demande d’aller et par le plus court chemin, en plus.
– Bon, je….
– Ferme-la, je te dis, c’est moi qui parle ! Tu comprends ? Sincèrement Jo, je te dis ça et je n’ai rien contre les touristes, bien au contraire, j’en suis un de temps en temps, surtout pendant les vacances en famille. Il n’y a pas de honte à avoir. Tiens, l’année dernière on est allé en Australie. Et bien je me suis bien comporté. Alors que nous visitions Sydney, il ne me serait jamais venu à l’esprit de venir chier dans le bureau du premier ministre, ce n’est pas des choses qui…
– Canberra !
– Quoi ?
– Canberra, répéta Joseph Poisson.
– Quoi Canberra ?
– Le premier ministre se trouve à Canberra et non pas à Sydney. C’est une erreur que beaucoup de gens font. Ils pensent que Sydney est la capitale de l’Australie, parce que c’est la ville la plus connue. Alors que la capitale c’est Canberra un bled que personne ne connait, pas même les Australiens.
– Mais je m’en fous ! Je m’en fous et m’en contre fous de tes explications à deux balles, tu comprends ? Je ne suis pas là pour prendre un cours de géographie. Si tu veux savoir, tu commences sérieusement à me courir sur le haricot.

A bout d’argument l’agent des forces de l’ordre détourna son regard de Joseph pour se concentrer sur l’appartement. En amateur de bonnes choses le policier appréciait les objets de valeurs.

– Dis donc ce n’est pas moche ici, hein ! Bon allez, il faut que tu dégages maintenant, le policier indiquait la porte à Joseph. Tu ne dois pas rester ici, c’est une scène de crime, comme on dit sur Netflix.
– Tu sais, je ne crois pas que cela soit un crime. Comme ça, à vue de nez, je dirais plutôt un suicide.
– Bon ça va, ça va. Tu ne vas pas faire mon boulot à ma place, non ? J’imagine que tu as un article à écrire à propos du mec aplatit sur le trottoir ? T’es toujours journaliste de caniveau, non ?
– Localier
– Oui, bon je m’en fous, alors tu ferais bien de prendre tes cliques et tes claques avant qu’un autre agent te chope, car il risque bien d’être moins sympa que moi.
– Ok, je m’en vais, mais…
– DEGAGE !!

Sur le pas de la porte alors qu’il s’apprêtait à descendre les escaliers, Joseph se ravisa et fit marche arrière.

– Au fait je crois qu’il y a un truc qui cloche, dans cette affaire. Il y a quelque chose qui me chiffonne, je ne sais pas comment te dire…
– Si tu n’es pas en bas dans cinq secondes, l’interrompis l’agent de police, je t’assure qu’on pourra bientôt parler de deux morts et non pas qu’un seul !

Joseph, qui aimait bien trop la vie, malgré sa tendance à jouer les montagnes russes, n’envisageait pas de mourir à cet instant précis. Il jugea donc préférable de quitter les lieux. Comme un bon touriste obéissant. Dehors le soleil déclinait et une légère mauvaise odeur le surpris alors qu’il remettait son manteau. Il aurait dû prendre une douche ce matin se dit-il, mais on ne peut pas penser à tout, tout le temps, on n’est pas des machines.

Que va faire Joseph ? Prolonger le plaisir d’une balade en cette fin de journée ou se rendre au bureau ou le devoir l’appelle pour finir son travail ?

Chapitre 5 – La lettre

Au fond, quand on y pense, on n’a jamais rien inventé de mieux que la balade pour se rafraîchir les idées. Les Grecs antiques et les Romains s’y adonnaient déjà en usant leurs semelles en cuir sur les routes mal pavées de leur époque. Laissez-moi vous dire que ces gars-là, matière décision, ils savaient s’y prendre. Ils avaient beau tous porter des minijupes en coton brut et des chaussettes en cuir, il ne fallait pas essayer de la leur faire à l’envers. Demandez aux Phéniciens. Je vous laisse imaginer si de nos jours les US marines et autres Navy Seals team 6, devaient débarquer en zone de combats affublés d’une jupette couleur kaki-camouflage, je pense que l’issue des guerres serait bien différente.

– Sale coup pour la démocratie.

Marcher, pour peu qu’on ouvre les fenêtres de l’esprit, permet d’embrasser des idées nouvelles et renouveler les petites contaminations intellectuelles du quotidien. Joseph Poisson en était convaincu. Mais disons qu’à sa manière, il préférait quand même prendre le bus. N’importe lequel, pourvu qu’il se laisse porter d’un terminus à l’autre en contemplant les paysages urbains.

C’est inconfortablement assis sur une banquette en simili cuir du bus 17, direction les halls de Touraine, qu’il tartina son article en trois coups de cuillère à pot. Pas mécontent du résultat il se dit qu’il aimait décidément écrire et raconter des histoires. L’époque ne se prêtait plus vraiment à ce genre de pratique. Non pas que les gens n’écrivent plus, bien au contraire, mais disons que plus personne ne lit vraiment. De nos jours chacun y va de son petit texte, twit, chat, snap, post et autres moyens d’expression digitaux castrés. Tout est prétexte à être court, rapide et succinct. Comme s’il ne fallait pas trainer.

– Circuler il n’y a rien à voir.

La vie n’est pas plus courte, mais disons que les moyens de la décrire eux se réduisent, jusqu’à bientôt disparaitre complètement. Ils fondent comme la banquise au soleil et se désagrègent en morceaux de glace où, à peine un petit pingouin pourrait se tenir en équilibre précaire, les épaules voutées, l’air résigné et le bec en bas. C’est à cet instant précis que Joseph compris ce qui le chiffonnait depuis tout à l’heure. Ce petit truc qui le laissait inconfortable comme un slip trop serré à l’entrejambe.

– Il n’y avait pas de lettre !

C’est en se remémorant le lieu en deuil de la rue de l’Avenir, qu’il réalisât d’un seul coup d’un seul, l’absence de cette fameuse lettre. Aucune bafouille, aucun message de désespoir, ni d’au revoir. Le pauvre bougre était parti sans tirer sa révérence. En catimini, presque comme un voleur. Si maintenant les gens se mettent à partir sur la pointe des pieds, comme dans une soirée un peu trop ennuyeuse, où va-t-on ? Je veux dire, c’est une certitude, ils sont de moins en moins nombreux à leurs petites fêtes, et pourtant il y a de plus en plus de caviars et de champagne au menu.

– Je sais bien que l’estomac est un muscle flexible, j’ai étudié la biologie aussi, mais quand même il y a des limites à tout.

Au moins avant, on pouvait toujours recevoir une invitation, même si c’était à la dernière minute, quand ce n’était pas carrément le lendemain, mais la pensée était là. On était sur des listes potentielles. Avec un peu de bol on pouvait même se frayer un chemin jusqu’au bar. Je ne dis pas que la coupette de brut était assurée, mais en tout cas, sucer un ou deux glaçons c’était du domaine du possible. Et puis, il y avait de la musique et des gens chics. Bien sûr, on ne leur arrivait pas à la hauteur du talon, il fallait juste faire attention de ne pas se faire écraser sur la piste de danse, ce n’est pas la mer à boire. Et en plus ça sentait si bon. Tous ces parfums, ces habits propres et brillants comme des reflets sur les vagues, ces bonnes odeurs de nourriture qui coutent très chères.

Maintenant loin du bal. On n’existe plus. Remarquez ça ne doit pas être facile tous les jours pour eux non plus, les riches. Se soucier sans cesse des petites gens, à la longue ça devient lassant. Alors voilà on se retrouve à la rue, il fait froid et ça pue. J’imagine que c’est pour ça que certains partent de plus en plus tôt. Il faut les comprendre aussi, quand il n’y a plus de place, il n’y a plus de place. On ne va pas se serrer comme des sardines, après tout on n’est pas des poissons.

C’est là que notre écrivain du dimanche entreprit d’écrire avec détermination et presque un peu de frénésie, assis dans son bus 17 qui longeait désormais le quai des Saules avant de tourner à droite sur la très belle place Ancienne, qui n’était pas si ancienne que ça. Rédiger cette fameuse lettre qui manquait à l’appel, celle qui donnait à toute cette affaire une ambiance de faux départ et pour tout dire un léger gout de “reviens-y”. Joseph Poisson prit le temps nécessaire pour réinventer de toutes pièces une vie à ce mort. Une explication plausible à ce décollage anticipé. Il se dit ensuite qu’il n’aurait plus qu’à la poser sur la table basse du salon, comme ça les choses rentreraient enfin dans l’ordre. Affaire classée, comme on dit dans les grands bureaux aux parquets qui grincent.

Bon, il y a quand même cette notion un peu floue de scène du crime. Ce n’est peut-être pas bien catholique de venir l’altérer avec un élément extérieur cousu main, imaginé d’un bloc et sorti du cerveau d’un journaliste en mal d’émotion, non ? Sans parler des risques et des conséquences que cette lettre pourrait avoir sur la suite de l’enquête. À tous les coups les assureurs viendront examiner, observer, interroger et passer au peigne fin tous les éléments susceptibles de leur éviter de raquer pour un mort supplémentaire. Il n’y a pas que l’argent dans la vie, doivent-ils se dire ? Après tout le pognon et le trépas ça ne fait pas forcément bon ménage. Regardez les héritages et les familles qui se déchirent autour. C’est à vous dégouter de mourir ou de gagner de l’argent, c’est selon, c’est vous qui voyez !

Que va faire Joseph Poisson ? Poser cette lettre d’adieu dans l’appartement du suicidé ? La jeter dans la première poubelle rencontrée sur son chemin ?

Chapitre 6 – Le red' chef

– Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Peter F. Kitten fait irruption dans le bureau de Joseph Poisson. Il brandit dans sa main droite, à hauteur des yeux, un papier chiffonné qu’il prenait à témoin de sa colère. Il répéta plusieurs fois Qu’est-ce que c’est que cette merde, cette grosse merde ? Le rédacteur en chef du Spectral, un quotidien généraliste, né en 1890, tourné sur l’actualité internationale et locale avec un tirage de plus de 150’000 exemplaires par jour, était très en colère.

Les rédacteurs en chef, c’est bien connu, sont toujours en pétard, c’est une particularité du poste. Probablement un trait de caractère obligatoire lors des entretiens d’embauche, sait-on jamais ? Il n’est d’ailleurs pas exclu que la mauvaise humeur fasse partie intégrante du cahier des charges signé par l’employé et contresigné par l’employeur. Un rédacteur en chef de bonne humeur, c’est comme un Coca sans bulle, c’est imbuvable et il reste souvent ignoré dans le frigo jusqu’à ce qu’on en achète un autre plus pétillant.

Seulement Peter F. Kitten, n’était pas qu’imbuvable ; si seulement, c’était également un sinistre con. Doublé d’un véritable trou du cul. Un énorme trou du cul, du genre à laisser passer un TGV à deux étages, lancé à pleine vitesse, avec l’assurance de ne pas toucher les bords. Il était méprisant et méprisable. Ses avis étaient tranchés et les mots “écoute” et “respect” absents de son vocabulaire. Il débuta sa carrière il y a un peu plus de trente ans, tout d’abord comme relecteur avant de gravir un à un les échelons de la profession. Sans véritable talent, il avait su cirer les bonnes pompes aux bons moments. Enfin, sans talent c’est peut-être un peu vite dit, reconnaissons-lui tout de même celui de la médiocrité, une médiocrité poussée à l’extrême, ce qui dans son cas, confine presque à de l’art. Car, à n’en pas douter, l’insuffisance est assurément un atout majeur pour ceux qui souhaitent se faire une place au soleil avec comme seul argument celui de ne faire de l’ombre à personne. Petit à petit, d’autres médiocres, hiérarchiquement supérieur, ont su déceler en lui un potentiel de non-nuisance et l’assurance de promouvoir à un poste élevé un con qui ne mordait pas. C’est ainsi que notre rédacteur en chef s’est hissé peu à peu au sommet de son échelle sociale. Il n’est certainement pas le seul. Je parie que beaucoup d’entre nous connaissent ce genre de personnage, rencontré dans une vie professionnelle mouvementée. C’est pourquoi je vous en ferai ici l’économie d’une description physique. Inutile de raconter la connerie à celui qui la rencontre au quotidien. Tout au plus, ceci ne servirait qu’à remplir quelques lignes et perdre du temps. Gardons simplement à l’esprit que Kitten, le rédacteur en chef était un trou du cul. Et ainsi va la vie, ainsi va le monde.

– Juste un papier de merde dont je ne voudrais pas, même pour me torcher le cul, Joseph. Tu devais faire un compte rendu sur un fait divers et au lieu de ça tu me ponds cette chierie. Sérieusement, si le métier de journaliste est trop compliqué pour toi, tu n’as qu’à te spécialiser dans le grattage de nez. Tu passeras toute la journée les doigts enfoncés dans tes narines. À tous les coups tu produiras quelque chose de plus intéressant que ce torchon. Dans la vie il faut savoir ce que l’on se veut.

Joseph Poisson laissait passer la tempête comme il savait si bien le faire depuis toutes ces années. Il rentrait sa tête dans les épaules, en position défense. Il regardait son chef lui crier dessus et l’humilier en se disant que ce n’était juste qu’un mauvais moment à passer. D’autres vivaient des moments plus pénibles encore. Et puis il fallait penser aussi à tous ceux qui n’avaient pas de travail.

– Tu m’écoutes sombre petit con ? Je ne vais pas gâcher mes précieuses minutes à parler pour les murs. J’ai beaucoup d’autres choses plus importantes à traiter qu’à faire la leçon à un demeuré mental de ton acabit. Non mais franchement, venir nous raconter que : et je cite ton putain de texte « Une mort injuste est venue cueillir un homme dans la fleur de l’âge » ou carrément « la fenêtre du 5ème qui surplombe la rue de l’avenir s’est ouverte sur un destin tragique. Un corps s’est écrasé mais une âme s’est envolée ». Non mais sérieusement c’est quoi ce ramassis de conneries. Alors je te remercie de reprendre cette daube et de te la carrer ou je pense et tu vas m’écrire rapidement trois lignes du style :

« Ce matin, la police a découvert à la rue de l’Avenir un cadavre. Selon les premiers éléments de l’enquête il s’agirait d’un suicide. Un homme âgé d’une quarantaine d’année s’est défénestré depuis son appartement du cinquième étage. Cela porte à quarante-cinq les nombres de personnes qui ont mis fin à leurs jours depuis le début de l’année. »

– Tu piges ? Voilà, ce que j’appelle un compte rendu d’un fait divers. 58 mots un peu plus de 300 caractères. Tout le reste c’est bon pour la poubelle. Tout ce qui déborde tu peux te le bouffer en sauce. Maintenant tu vas me faire le plaisir de foutre le camp et d’aller faire ton métier correctement. Les suicides on n’en a rien à foutre, personne n’en a rien à foutre. On en parle juste quand il y a de la place, alors tu vas commencer à péter à la hauteur de ton cul, c’est-à-dire au ras du caniveau. Et laisser les pros faire leur travail. « Capiche » ?? Alors « Raus » !

Peter F. Kitten, n’aimait rien de moins que conclure ses tirades avec des mots forts tirés de langues étrangères. Cela lui donnait une impression d’excellence et de toute-puissance culturelle. Comme si plusieurs centaines d’années d’histoire venaient appuyer sa rhétorique belliqueuse. Jules César, Bismark, Ataturk, Lord Nelson et Napoléon participaient à son savoir et cautionnaient son besoin irrépressible d’en découdre coute que coute.

L’air s’était considérablement rafraichi. La mauvaise odeur insidieuse était toujours là autour de lui. Joseph Poisson marchait d’un pas rapide. On lui avait signalé un autre fait divers, à quelques kilomètres de sa rédaction. Lui qui n’aimait pas marcher et qui appréciait particulièrement de resquiller dans les transports publics couvrit la distance à pied. Il se dit qu’un peu de vent dans la gueule ne pourrait pas lui faire de mal, bien au contraire. Décidément, quel con ce patron. Pas étonnant que l’on se soit retrouvé dans une crise d’une telle ampleur avec des responsables de ce genre-là. Au fond, vu comme ça les choses ne paraissent pas si compliquées. Il suffirait de se débarrasser de toute cette classe de dirigeants incompétents et le tour serait joué. Joseph n’était pas du genre à chercher des coupables à tout prix. Mais peut-être qu’un bon nettoyage par le vide permettrait une meilleure circulation des idées et qu’un vent de renouveau pourrait enfin s’installer. N’excluant pas complètement de faire un jour la peau à son patron, Joseph se dit que cela ne serait pas pour tout de suite. Il lui faudrait d’abord trouver une arme, et Dieu sait combien c’est compliqué. On n’est pas en Amérique après tout, regrettait-il. Et puis, pour tuer quelqu’un, même comme Peter-Franz Kitten il fallait une bonne dose de courage. Une qualité qui lui faisait grandement défaut.

Joseph était un couard, un trouillard de la pire espèce. Tout petit déjà il regardait les feux d’artifice du premier avec beaucoup de cotons dans les oreilles. Quand pour la première fois, lors d’une boum organisée par son école, une fille s’approcha de lui pour lui proposer de danser, Joseph piqua un fard rouge vif, transformant sa petite tête d’enfant en belle et grosse tomate du sud de l’Espagne. Il décampa comme s’il avait le diable aux trousses. Il courut pendant plusieurs heures et se retrouva à l’extrême-sud de son comté, à une quinzaine de kilomètres de son lieu de départ. Essoufflé, mais rassuré par la distance qu’il avait su mettre entre lui et le danger qui s’était présenté sans crier gare. Oui, Joseph était un froussard et il le restera toujours.

Bref pas besoin de s’éterniser sur le passé du pauvre Joseph. Son avenir est déjà bien assez sombre sans qu’on ait besoin d’y jeter dessus une lumière crue venue de son enfance. Son chemin est tracé. Il se rend vers ce nouveau fait divers, dont il fera un compte rendu, sans relief ni intérêt, bien conforme aux attentes insipides de son rédacteur en chef. Au fond, peut-être bien que la misère humaine ne mérite pas plus de 300 caractères aux yeux de l’intérêt public. Cinquante-huit mots sont probablement suffisants pour résumer la tragédie des hommes. Le monde s’écroule autour de lui, tout benêt qu’il soit, Joseph en a bien conscience.

On parle, on parle et on en oublierait presque le cours de la vie qui lui n’attend pas et ne s’arrête surtout pas à ce genre de considérations métaphoriques. Joseph se sait suivi. Il a remarqué cette ombre cachée qui lui filait le train sans grande discrétion. Notre petit poisson ne comptait pas se laisser ferrer aussi facilement, il n’est pas du genre à mordre au premier hameçon qu’on lui met sous le nez.

Chapitre 7 – Branson Pinchot

 Ça n’est pas et ça ne sera jamais agréable de saigner du nez. Encore moins quand celui-ci coule à gros bouillons suite à un direct du droit bien dosé. Joseph peut le confirmer. D’ailleurs il donnerait bien quelque chose sans trop discuter pour se retrouver dans une autre situation. Mais il n’a rien à donner, même pour faire semblant, pas d’argent de dinette, ni du monopoly.

 Pour bien comprendre comment notre petit localier s’est retrouvé là, il nous faut faire un retour dans le temps de quelques heures. Je trouve que ça donne un peu de pep à cette histoire, qui commençait à en manquer sérieusement. On appelle ça un “flashback”. Après tout, ça marche très bien au cinéma. Il n’y a pas de raison que je me prive des recettes qui portent leurs fruits ailleurs. Ne pensez pas que je vais rester là, les bras croisés à les regarder avec leurs casquettes de baseball, faire des allers et retours comme si on n’était que des petites particules négligeables baladées dans les vents d’une histoire qui nous dépasse. Vous savez je ne suis pas du genre à faire bouffer du linéaire en barre comme un prof de math en fin de cycle, juste parce que tous les autres le font.

 Joseph s’était élancé à toutes jambes à la suite de son suiveur inconnu. Pas taillé pour la course, en tout cas pas plus qu’une brosse à dents électrique, notre bon journaliste n’eut néanmoins pas de peine à le rattraper et le saisir par son collet qu’il avait assez serré et bien cravaté. “Qui êtes-vous, que me voulez-vous ?” dit-il sans grande originalité.

 Son bras menaçant pointait légèrement au-dessus de sa tête en direction de l’homme qu’il avait interpellé.

 – Monsieur Poisson ? Lui répondit l’inconnu sans se démonter.

– Oui ? Enfin, non, pas complètement. Je m’appelle Joseph Poisson pour être précis. Si vous dites juste Poisson, ce n’est pas complet. Mais ça n’est pas très grave, vous savez. Je chipote un peu. On dit bien juste Coca au lieu de Coca-Cola et tout le monde comprend. Il ne faut pas se formaliser après tout, même si de nos jours il y a de plus en plus de végans, qui n’ont pas forcément cette approche des choses.

 Le personnage qui lui faisait face était plutôt de petite taille. Du genre maniéré et un brin discret, peut-être un Sicilien. Il inclinait légèrement la tête, dans la veine de ceux qui écoutent attentivement sans pourtant ignorer dans quel sens vont tourner les situations auxquelles ils sont confrontés. Il avait l’apparence fatiguée de ces gens qui peinent à complètement assimiler le court de leur journée et qui voyait venir le coucher du soleil avec un arrière-gout amer. Un air presque triste. Oui !

 – Monsieur Joseph Poisson, excusez-moi. Permettez-moi de me présenter, je m’appelle Branson Pinchot. Je suis navré de cette rencontre si impromptue et encore plus si je vous ai effrayé en vous suivant. Ce n’est pas traditionnellement le genre de la maison de procéder ainsi, mais ma foi, « à la guerre comme à la guerre » comme on dit dans les tranchées pour remonter le moral de ceux qui ne sont pas encore mort. Pour tout vous dire je voulais vous proposer de prendre un café. Mais ne sachant pas si vous préfériez le thé, je dois reconnaître avoir eu un moment d’hésitation. Bref, n’en parlons plus.

 Redressant la tête subitement, Branson huma l’air.

 – Vous sentez cette odeur ? C’est étrange. Mais d’où cela peut-il bien venir ? On dirait une odeur de…

– Oui je sais, c’est moi, répliqua calmement Joseph. Je sens mauvais depuis quelques jours, désolé. Honnêtement, c’est assez gênant. Mais c’est une odeur qui me suit et je n’arrive pas à m’en débarrasser. J’ai même changé de savon plusieurs fois, mais rien n’y fait.

– Ce n’est pas grave je ne suis pas allergique aux odeurs, ne vous inquiétez pas. Je disais donc, reprit Branson avec enthousiasme, simplement vous offrir un café parce que … Enfin, simplement, se ravisa-t-il, disons que rien n’est jamais simple dans la vie et je ne souhaite pas réduire cet échange à quelque chose que l’on pourrait qualifier d’infantilisant. Je désire parler en votre compagnie d’un petit sujet qui me turlupine. Ceci dit, vous n’avez aucune obligation d’accepter. D’ailleurs si vous souhaitez refuser, je le comprendrais tout à fait. Moi-même je pense que je serais assez surpris si quelqu’un m’abordait de cette manière-là, sans crier gare. À ce stade, permettez-moi aussi d’ajouter que cette rencontre n’a aucun caractère sexuel ni dessein pornographique.

 Branson qui souhaitait éloigner cette conversation des regards curieux, entraina le journaliste, bras dessus, bras dessous, vers un endroit plus calme.

 – Poisson, pardon Joseph Poisson, confia-t-il sur le ton de la confidence. Je souhaitais vous parler en ma qualité de président de l’ASF…

– L’Association Suisse de Football ?

– Non, absolument pas. Il n’est pas du tout question ici de football, rassurez-vous. Je suis président de l’amicale des suicidaires fédérés. Mais je dois reconnaitre que nous avons quelques footballeurs parmi nos membres, et pas des moindres si vous voulez mon avis.

– Vous dites que les suicidaires sont regroupés en association, c’est bien ça ?

– Oh oui, vous savez on n’est jamais aussi fort que quand on est uni. Après tout l’union fait la force comme l’affirment les Belges. D’ailleurs pour tout vous dire, vous n’imaginez pas le nombre d’associations qui existent de par chez nous. Tenez, par exemple il y a : l’association de lutte contre les marmottes, l’association des égoïstes Européens, l’association des sécheurs de poils, la fédération nationale des donneurs de crottes de nez, l’association des cocus contents, l’amicale des porteurs de slips réversibles, l’association de ceux qui veulent être seuls, le club des rêveurs, l’association des nostalgiques de la savonnette, le club des diseurs de gros mots qui a récemment fusionné avec les collectionneurs d’insultes, l’association pour la destruction et l’annihilation des rubis cubes plus connue sous l’acronyme l’APDARC, sans oublier l’association abolitionniste du gruyère dans la fondue. Bref, j’en passe et des meilleurs.

– C’est incroyable, tout bonnement incroyable.

– Oui, j’en suis parfaitement convaincu, vous avez raison. Toutefois. Ce n’est pas pour vous parler de ce sujet que je vous ai suivi, vous pensez-bien. Je voulais simplement vous poser une question, une toute petite question sans grande conséquence pour vous, je vous rassure. Vous pouvez parler en toute liberté, sans la moindre contrainte.

– Oui, bon allez-y, je vous écoute.

– Bien, je me lance Monsieur Poisson, je…

– Non, je vous en prie, vous pouvez m’appeler Joseph, pas de besoin de mettre plus de formalités que nécessaires entre nous. Nous ne sommes pas au 19ème siècle, ni au Conseil d’Etat.

– Bien sûr, bien sûr, vous avez raison et merci de votre confiance, cela me touche. Bon, parlons peu, parlons bien. Pardonnez-moi d’utiliser cette expression que je trouve un peu fait à l’emporte-pièce, destinée aux seuls adeptes du système à la “six-quatre-deux”. Une catégorie dont votre intelligence vous place, assurément, bien au-dessus. D’ailleurs, je ne me permettrai pas de vous juger, ni votre intelligence. Que cela soit clair entre nous, chacun possède l’intelligence qui est la sienne et il ne nous appartient pas de de comparer.

– C’est vrai, vous avez bien raison, je partage votre avis. Juger ce n’est pas bien. C’est à double tranchant et parfois on se coupe les doigts.

– Absolument on se coupe les doigts ! Bon, pour en revenir à la question, je voulais savoir pourquoi vous aviez fait ça ?

– Fais quoi ?

– Eh bien, ça, ça ! Ce que vous avez manigancé aujourd’hui, vous savez bien, ne faites pas semblant, allons !

– Non, je ne me vois pas, je ne comprends pas.

– Décidément, vous êtes un coriace, il faut vous tirer les vers du nez. Je sens que la partie n’est pas gagnée d’avance. Laissez-moi vous donner plus de détails puisque vous insistez. Ce matin, en vous rendant sur votre lieu de travail vous avez posé une lettre au domicile d’un des membres de mon association. Ma question est donc de savoir pourquoi, deux points, ouvrez les guillemets, vous avez fait ça ? Voilà on ne peut pas être plus clair ni plus direct.

 Joseph ne répondit rien. Son regard se perdait dans le ras du sol. Avait-il fait une connerie ? Il grattait l’herbe du bout du pied à la recherche d’une réponse à déterrer. 

 Vous comprenez…je ne voulais pas… je suis désolé si…

– Non, non, non surtout ne vous excusez pas Joseph. Ce n’est pas le but de notre rencontre aujourd’hui. Je ne vous en veux pas du tout, bien au contraire. C’est un malentendu, ne croyez surtout pas que je sois fâché ou je ne sais quoi d’autre, par votre agissement. Je trouve que ce que vous avez fait est tout bonnement formidable. Écoutez-moi pour tout vous dire, je vous ai aperçu hier à la rue de l’Avenir

– ….

– C’est pourquoi je vous ai suivi. J’ai décelé quelque chose de différent dans votre regard et votre apparence. Cela m’a intrigué alors j’ai décidé de vous suivre. Pour comprendre, vous comprenez ? Vous me pardonnerez, je l’espère. Apprenez, qu’en tant que président de notre association je me rends souvent sur les lieux, histoire de voir si tout se passe bien.

De ses deux index, Branson mima dans le vide deux parenthèses comme pour bien signifier que le terme bien devait être pris avec des pincettes.

– Vous ne vous rendez pas compte des difficultés qu’éprouvent les gens qui mettent fin à leur vie. Surtout de nos jours où tout est devenu beaucoup plus contraignant.

 Joseph ne disait mot, son regard ne quittait plus ses pieds. C’est souvent intéressant à regarder les pieds, je le sais aussi. Mais au bout d’un moment cela devient difficile de faire croire aux autres qu’on n’essaye pas de fuir une conversation. Compliqué d’être discret avec ses extrémités. Ce n’est pas pour rien qu’on dit mettre les pieds dans le plat, non ?

 – Vous savez quoi, reprit Branson, en coupant cours au silence. N’en dites pas plus. Venez nous trouver demain soir pour participer à notre association. Nous avons notre grand rendez-vous annuel et nous aurons l’occasion d’entendre vos motivations. Je vous en supplie, n’ayez pas peur, soyez des nôtres.

 Branson Pinchot lui glissa une carte de visite, dans la poche de la veste. Puis se retournant.

 – Une dernière chose, j’espère que vous n’allez pas mal le prendre. Je sais que parfois les gens ont tendance à être susceptibles. Je vais devoir vous casser la gueule. Rien de personnel, rassurez-vous. Mais je ne peux pas prendre le risque de laisser croire que notre rencontre fut courtoise et volontaire. Nous avons une certaine éthique et des règles à respecter. Donc, fermez bien les yeux pendant que je vous retouche légèrement le portait, ça risque de piquer un peu. Comme ça ni vu, ni connu, on pourra se séparer sans éveiller les soupçons.

 Eh bien voilà un flash-back plutôt réussi. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi je trouve que l’artéfact a de la gueule. Vous voyez bien quand on fait un effort ça finit toujours par payer. Alors tout ceux qui se plaignent et ne font jamais rien ferait bien de s’en inspirer. Il ne faut pas croire, les choses ne nous tombent toutes cuites dans la bouche. C’est fini cette époque. C’est devenu beaucoup plus compliqué messieurs dames. Surtout maintenant ou il ne reste plus que les miettes. On a intérêt à avoir une bonne vue et des bons réflexes. Sinon je ne donne pas cher de votre peau. Chacun fait comme il veut, comme il peut. Après tout, je ne suis pas un remorqueur qui ramène les paquebots à bon port. J’espère que vous n’êtes pas en attente d’un guide ou d’un gourou ? Parce qu’autant vous le dire tout de suite : ici, c’est chacun sa merde.

 Bon, maintenant que tous les points sont sur les “i”. Joseph se demande s’il devrait :

Chapitre 8 - Le Baron Rouge

Rien de telle qu’une bonne cigarette. On aura beau dire, on n’a rien inventé de mieux depuis le nucléaire pour se sentir bien. Une petite clope ça donne envie de s’asseoir bien tranquillement, les jambes croisées, la tête légèrement en arrière pour mieux dégager les bronches et permettre ainsi d’exhaler de manière plus fluide l’épaisse fumée qui nous chatouille les poumons. Et je ne parle pas de la recette magique qui la compose : goudron, monoxyde de carbone, nicotine, gaz irritants, radicaux libres, azote, nitrosamines, polonium 210, benzopyrène, benzanthracène, cadmium, cyanure, nickel, zinc, formaldéhyde, oxyde d’azote, ammoniac, acétone, acroléine, benzène, hydrazyne, Franchement, il fallait y penser. Dire qu’on se casse la tête à faire des crêpes avec des œufs, de la farine et du lait. Quel manque d’imagination, quelle petitesse d’esprit. Il y a tellement mieux à faire, croyez-moi. Même avec un nez cassé dégoulinant, le plaisir de fumer de Joseph est intact.

– Ça a le goût des fraises de Tchernobyl.

Confortablement adossé à un arbre natif, notre Poisson fait le point sur sa vie, entre deux volutes bleutées. Il se dit, l’esprit apaisé, que décidément il lui arrive bien des choses étranges. Joseph se demande quand même si tout ceci à un sens. Après tout, il n’est qu’un écrivain. Alors, d’aucuns ne seront pas d’accord avec cette appellation, mais Joseph à tendance à les ignorer, et c’est son droit le plus strict. Après tout Joseph n’est pas plus bête que la moyenne. Encore faudrait-il qu’il existe des statistiques sur le sujet. Mais malheureusement ce genre de données sont toujours très lacunaires et peu de gens sont prêts à fournir les leurs, en tout cas moins que celles des autres.

Joseph se dit qu’il aime écrire, Qu’il ait du talent ou pas, n’a au fond pas beaucoup d’importance à ses yeux. Il ne comprend pas cette poisse qui lui colle à la peau comme un mauvais karma de Varanasi.

– A l’heure qu’il est j’aurais déjà dû obtenir le Goncourt, au moins une fois. Ou à tout le moins le prix Femina. En plus ça ne me dérange pas de me raser les jambes. Je ne suis pas ceux qui font la fine bouche.

C’est presque à son insu et de manière sournoise, que le sommeil attrape Joseph Poisson et l’immobilise par une prise dont il a le secret. Beau joueur, notre écrivain se rend sans résistance. Quand il se fait tard, inutile de résister contre le syndrome de Stockholm.

Dans son sommeil Joseph rêve que son corps nu est recouvert d’une myriade de petites lettres italiques que venaient lui poser à même la peau une équipe de handballeurs nains Cambodgiens. Il peine à déchiffrer les caractères car ils sont différents de l’alphabet latin, certaines lettres sont tordues et d’autres portent un drôle de chapeau.  Mais, de prime abord les petits sportifs semblent rédiger, article après article, une sorte de contrat juridique de création de société anonyme. Joseph se débarrasse des mini notaires et signant à leur demande, sous son nombril. Il décide de monter au sommet de son arbre pour calculer les différents angles que peut prendre la lune en phase de croissance, à cette période de l’année. Arrivé au sommet du feuillu. Il écrase, par mégarde, une crotte de chien. C’est à ce moment qu’un avion se porte sa hauteur et lui demande s’il a besoin d’aide. Joseph reconnaît distinctement Peter F. Kitten, son rédacteur en chef, déguisé en Baron Rouge, mais il ne comprend pas bien ce qu’il dit.

– Pouvez-vous diminuer les gaz, je ne saisis pas ce que vous me racontez. Votre moteur fait de trop de bruit.

Son colérique patron baisse le régime moteur quand Joseph lui explique calmement qu’il ne devrait pas voler aussi bas, à cause des arbres et des crottes de chiens.

– C’est dangereux !

Le red’ chef/chevalier du ciel lui fait un signe d’ailes et s’éloigne. Puis il revient en piquée. Joseph à la conviction qu’il va se faire couper en steak tartare avec l’hélice du biplan, mais le baron l’évite à la dernière seconde et au lieu de le hacher menu, il le recouvre de kérosène. Là, se dit Joseph, je ne vais pas tarder à m’enflammer comme une torche, il décide d’écraser prestement sa cigarette sur une feuille innocente. Mais il comprend soudain que l’avion vient en fait de lui uriner dessus.

– Ce liquide est trop chaud pour être du kérosène. En plus il s’en dégage une odeur assez agréable, rien à voir avec de l’urine d’hélicoptère. Les avions ont aussi leurs besoins vitaux.

Même dans le sommeil le plus profond, l’instinct de compréhension de Joseph reste très affuté. L’avion s’en va après un joli « looping », comme au cinéma. Joseph salue son patron de la main. Ce n’est qu’un au revoir après tout.

C’est à cet instant précis qu’une terrible douleur le saisit au niveau du nez. Branson Pinchot, qui était jusque-là caché dans un kiwi fait irruption devant lui et lui enfonce, sans crier gare, une banane entre les deux yeux. Joseph essaie de la repousser loin de son crâne, mais la petite Cavendish du Costa Rica, s’enfonce de plus ne plus en son for intérieur, jusqu’à atteindre son ventre. Une bosse se forme au-dessous de l’abdomen. Joseph la repousse énergiquement vers l’intérieur, des deux mains, mais la protubérance se reforme un peu plus bas et la douleur revient. L’écrivain ne comprend pas ce quelque chose qui essaie de sortir de lui. Il a un peu peur pour sa peau. Un gros trou, de la taille de cette banane, serait des plus disgracieux sur son corps, surtout en été quand il se rend à la plage. Joseph redonne un coup déterminé sur la bosse en lui expliquant que : quelle que soit sa motivation:

– Il n’y a pas vraiment de débouchées par là. Cela ne sert à rien d’insister, si ce n’est pour me mutiler et cela n’est dans l’intérêt de personne, surtout pas le mien.

Joseph toujours prêt à aider, suggère à la banane de se frayer un chemin en contournant le pancréas, de poursuivre ensuite à travers l’intestin grêle avant de redescendre sur le caecum et l’appendice pour continuer tout droit par le colon, jusqu’à la sortie. Ainsi ce sera plus simple pour elle de se retrouver à l’air libre en occasionnant un minimum de dégâts. Joseph entend une voix au fond de lui qui crie :

– Quoi ? Passer par le trou du cul ? Plutôt crever !

Joseph essaie de la raisonner en lui expliquant avec des mots doux, que ce n’est pas si grave après tout, mais que si elle veut sortir, c’est malheureusement le seul moyen pour y parvenir. Une longue conversation, ou plutôt négociation, s’installe entre les deux. Elle ne lâche rien, lui non plus. Joseph est tenace. C’est à ce moment-là que le père Noel apparaît sur l’arbre et fait signe de son index à Joseph que non. D’un mouvement de gauche à droite. Puis la main se développe élégamment avec ses 5 doigts, elle le salue d’un geste lent, avant de lui décocher une énorme baffe sur le visage.

Joseph se réveille en sursaut, la joue endolorie et le nez toujours abimé. Un homme se tient à côté de lui, assis contre l’arbre, mâchonnant un brin d’herbe. Habillé de rouge et arborant une grosse barbe blanche.

– Vous ne seriez pas un peu le père Noël par hasard ?

– Et toi tu ne serais pas un peu con ? Tu crois encore au père Noel à quarante-huit ans ? Il faut faire gaffe, on va te la faire à l’envers un de ces quatre. Il ne faudra pas venir se plaindre après. Bref, en un mot commençant je suis venu t’aider. Comme tu le sais il existe des gens qui veulent te soutenir, parce que visiblement tu as de la peine à le faire tout seul.

Le barbu qui ressemblait quand même un peu au père Noel, à tel point que tout le monde aurait pu s’y méprendre, lui tendit un sac. Une musette en toile de jute, d’assez mauvaise qualité et plutôt lourd.

– Voilà pour toi, conclut-il, et tâche d’en faire bon usage. Et maintenant bouge tes fesses et va voir ton agent littéraire. On n’a pas idée de rester assis à rêvasser comme un Aye Aye au soleil de Madagascar.

Capitre 9 – L’imprésario

Je vous passe les détails, mais d’une manière ou d’une autre, Joseph Poisson se retrouve au bout de quelques heures dans le bureau de son agent littéraire. Non pas que je n’aime pas les détails, mais puisqu’on pourrait y trouver le diable, je préfère rester à une échelle de narration au-dessus de ces considérations religieuses et ennuyantes. Croyez-moi cela vaut mieux pour nous tous.

L’espace est bien meublé et invite au calme. L’écrivain balade son attention autour de lui. Des beaux meubles d’époque indéterminée mais certainement récente, donnent à l’espace un air de sérénité. Les couleurs sont agréables et inspirent le calme. Joseph est assis devant un vaste bureau qui domine la pièce, probablement un BESTÅ BURS à moins que cela soit un ARKELSTORP, en tous les cas il s’agit d’une production Ikea de la meilleure des qualités. On dénote tout de suite l’homme de goût qui se cache derrière l’agent littéraire.

Contre-plaqués raffinés, faux bois laqués, apparence robuste et facile à monter. Les fauteuils aussi sont accueillants, suffisamment pour réceptionner le derrière arrondi du pseudo écrivain. Une belle lumière caresse la pièce, la poussière vole avec beaucoup de légèreté et de liberté, décidément dans cette atmosphère on sent le Scandinave jusque dans les derniers détails, rien n’est laissé au hasard, c’est la preuve d’une grande maturité. Mais le plus étonnant, ce sont, sur les murs, ces milliers de post-it qui s’élèvent jusqu’au plafond. Jaunes, verts et roses, chacun annoté et colorié. C’est une cascade de pense-bête qui tombe du ciel ou qui s’élève au firmament, selon le point de vue que l’on y prête. Joseph lit les mystérieux messages pour passer le temps et découvrir leur raison d’être : « rappeler Michel », « ne pas perdre la voix du nord » « mais que fait Pivot ? » et bien d’autres encore. Il imagine les messages qui se cachent derrière ces petits bouts de papiers autocollants.

L’imprésario ne reçoit que sur rendez-vous. Joseph sait qu’il a de la chance d’avoir cette entrevue. Un agent, même très incompétent ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Pour être honnête on ne trouve pas grand-chose sous les sabots des chevaux, mais je me contente de prendre les expressions telles qu’elles viennent. Cela fait plus de deux heures qu’il l’attend, mais c’est bien connu un impresario est toujours en retard. C’est pourquoi il ne se formalise pas plus que ça. Joseph pour se donner une contenance continue de découvrir les informations colorées qui recouvrent les murs. Mais il sait pertinemment qu’il est dans la situation d’un condamné à mort qui tire sur sa dernière cigarette en attendant un hypothétique coup de téléphone de grâce du gouverneur de l’Etat.

– Pourvu que ça sonne, bon Dieu, pourvu que ça sonne.

Son espoir était résolument élevé. Il faut dire que l’homme qui le fait poireauter est l’un des plus grands. Il est ce que l’on a coutume d’appeler une sommité. C’est en tout cas comme ça que la sommité en question se décrit sur son site internet et lors des conversations mondaines. Quand les choses sont entendues et partagées par la majorité, il y a une forte probabilité qu’elles s’avèrent vraies. Question de bon sens après tout. Monsieur Jean-Bernard Liecht a fait de la promotion des auteurs et jeunes écrivains son sacerdoce. Il y consacre ses jours et ses nuits, car rien n’a plus d’importance à ses yeux, à part peut-être son propre aura.

Joseph entendait bien lui présenter de manière détaillée et factuelle les différents problèmes qui occupent son esprit.

– J’ai besoin d’aide ou à tout le moins d’un petit coup de pouce. J’ai l’impression qu’une certaine dose d’accumulation m’empêche de penser clairement et de manière rationnelle.

Une porte s’ouvre brutalement. Un homme en gilet marron se dessine dans l’encadrement. L’impresario s’approche de Joseph avec empressement, précédé par une main droite tendue qui cherche la sienne.

– Mon bon Joseph. Quel plaisir de vous revoir. Comment allez-vous ?

– Bonjour Jean-Bernard, merci de me recevoir. Je sais que votre temps est compté et je souhaiterais savoir…

– Savoir si j’arrive à vous décrocher un contrat d’édition, c’est bien ça ? La promesse d’une parution dans une grande enseigne de la littérature, en quelque sorte

– Oui absolument, parce que…

– Parce que vous rêvez de voir votre nom sur une couverture de livre relié ou en format de poche. Parce que vous voulez votre photo en deuxième de couverture. Parce que vous vous languissez de participer aux émissions littéraires du service public qui finissent tard le soir et où l’alcool coule à flots. Et pourquoi pas aussi pour vous taper deux ou trois petites étudiantes, séduites par vos textes, dans une arrière-salle des librairies où vous dédicacerez votre bouquin. Ai-je bien résumé ?

– Ben, c’est-à-dire que vu comme ça…

– Bon, excusez-moi de vous interrompre, mais on ne va pas tourner autour du pot plus longtemps. Vos textes sont nuls ! Nuls à chier, pour une plus grande précision anatomique. Sans saveur, les phrases ne sont que des longs suppositoires qui se suivent et qui ne font qu’accentuer la sensation de mal de tête. Rien n’est bon, mon brave Joseph, dans votre texte. Même les virgules sont mal placées.

– Mais l’homme masqué…

– Chuuuuuut…L’homme masqué pas moins que les autres textes ne méritent d’être mentionnés dans ce bureau, temple de la littérature contemporaine. D’ailleurs pour être tout à fait complet laissez-moi vous dire que votre seule présence, mon bon Joseph, est un affront à l’art que vous croyez représenter. Autant demander à un dromadaire d’incarner le cygne noir dans l’œuvre de Tchaikovsky. C’est pour vous donner un ordre d’idées et nullement un jugement de valeur. Sur ce même fauteuil que vous occupez illégalement, d’autres auteurs de renom m’ont honoré de leur présence. Alors cessons cette comédie…

Joseph comme asphyxié par la tirade de l’imprésario sentait sa gorge s’assécher. Non pas qu’il ne partageait pas toutes les considérations de la sommité, mais la pilule était un peu dure à avaler tout de même. M. Liecht n’en avait pourtant pas fini de son réquisitoire aussi détaillé et implacable qu’un acte d’accusation pour subversion de la cour suprême des droits de l’homme de Corée du nord.

– Comprenez bien mon petit Poisson qu’on ne s’improvise pas écrivain comme cela. Je veux dire, je conçois tout à fait que la tentation soit grande de venir piétiner les plates-bandes de la littérature française. M’enfin la première des décences, comme le rappelle le dicton populaire, il ne faut pas mélanger les serviettes et les torchons, n’est-ce pas ? Laissez-moi être plus précis, afin que les choses soient tout à fait claires entre nous…

Le gosier du pauvre Poisson était désormais totalement asséché. Il se dit qu’il trouverait bien dans le sac offert par le mystérieux barbu dans le chapitre précédent, une petite boîte de bonbons à la menthe fraiches, pour l’aider à déglutir. Vous voyez bien que tout est interconnecté. Tout est lié, ficelé et mélangé comme des couleurs dans une pâte à modeler d’école enfantine. Je n’invente rien !

– Laissez-moi vous dire qu’écrire n’est pas un projet de vacances que l’on décide, sur un coup de tête un jour de pluie, poursuivit Jean-Bernard Liecht. Ecrire c’est une lutte intense entre les démons qui habitent notre corps. C’est la volonté d’en découdre à s’en mutiler l’âme. Ecrire, ce sont des heures et des heures d’attente, d’angoisse et de tremblements. Un doute permanent qui forge et anéantit en un clin d’œil le souffle humain comme aucune guerre ne le fera jamais. Alors vous, mon bon Poisson, vous qui arrivez avec vos petits textes enfarinés, comme un puceau dans un bordel de Manille, comment ne pas perdre son clame. Vos écrits qui se limitent à trois ou quatre pages par semaine alors que les plus sombres et insignifiants des écrivains accouchent de centaines de pages dans la douleur avant de tout jeter au feu dans un long râle de souffrance.

Joseph avait beau farfouiller son sac, il ne trouvait pas ces satanées pastilles mentholées. Il fallait pourtant qu’il se rafraichisse la gorge au plus vite. Peut-être n’y en avait-il tout simplement pas, mais ce serait très étonnant. Quel genre de sac ne contient pas un paquet de bonbons ? Il chercha plus attentivement en enfonçant son bras plus profondément dans les méandres du sac, posé sur ces genoux. Jean-Bernard Liecht ne prêtait pas attention à la quête de son vis-à-vis et poursuivait sa tirade micidiale.

– Comment croire, sans manquer sincèrement de respect au monde de l’écriture, que vos textes puissent voir le jour sur un quelconque support papier et encore moins comment leurs petits caractères chétifs atteindront jamais d’autres rétines que les vôtres. Je crois sincèrement que vous rendrez un fier service à la nature en vous débarrassant de vos ambitions ridicules. La forêt d’Amazonie et toutes les autres vous en sauront gré, et moi aussi.

N’y tenant plus Joseph Poisson versa le contenu de sa petite besace sur le bureau. Entre autres objets un téléphone portable, un briquet, un peigne, un carnet d’adresses, une lettre cachetée adressée à son nom et pistolet Magnum, Desert eagle chromé, calibre 44 tombèrent dans un bruit sourd sur le faux bois du bureau. Enfin, il mit la main sur une boîte de Mentos américians, sans sucre. Au contact de sa langue, la jolie pastille blanche lui procura un effet apaisant immédiat. Il poussa un “rhââââââ” de soulagement.

– Bien, bien, je comprends vos arguments M. Poisson. Vu sous cet angle, effectivement, je dois reconnaitre que vous faites preuve d’une certaine capacité de persuasion.

L’imprésario visiblement mal à l’aise en présence des armes à feu, se ravisa brutalement.

– Bon, très bien. Je ne suis pas du genre à céder aux menaces, mais je vous propose d’envisager néanmoins une édition de votre œuvre en format papier. Je vous ferai parvenir sous quinzaine, un contrat d’édition. Mais de grâce reprenez vos arguments balistiques et quittez mon bureau fissa.

Joseph qui n’en demandait pas tant et encore tout surpris par cette soudaine volte-face de l’impresario, ramassa ses affaires en se disant que décidément il avait bien fait de venir. Il pensa qu’il pourrait bien fêter ça en buvant un verre à sa propre santé et à ses grands débuts dans le petit monde de la littérature. À moins qu’il n’aille tout simplement faire un somme, car mine de rien, il commence sérieusement à piquer du nez.

Chapitre 10 – L'érection

– Mais qu’est-ce que je peux bien foutre là ?

Joseph Poisson se tient devant une importante foule. Les mains posées sur un pupitre fait de vieux cartons de bouteilles d’alcools pétillants. Il cherche par quel bout commencer. C’est souvent le début qui pose un problème, paraît-il. Après les choses roulent d’elles-mêmes, soit vers le succès, soit pour se ramasser un mur en pleine poire. Des centaines de têtes et deux fois plus d’yeux le scrutent impatiemment. L’attente est grande et la tension palpable.

Une autre chose est également palpable : le sexe de Joseph. Une érection monumentale l’accompagne depuis sa montée sur scène. Ma foi, ce sont des choses qui arrivent. Comme on le sait désormais notre écrivain est un trouillard de la pire espèce. Sans vouloir faire de cours de biologie au rabais, il faut tout de même comprendre que le stress a pour conséquence principale de faire accélérer les battements du cœur. Le cœur étant lui-même, ni plus ni moins, qu’une sorte de grosse pompe. L’organe ainsi stimulé augmente drastiquement la circulation du sang dans le corps. Cet afflux d’hémoglobine a pour conséquence de décupler les sens et stimuler le système immunitaire. Grâce à cet influx nouveau, l’homme est aux aguets. Prêt à faire face aux dangers et aux attaques de l’ennemi, où qu’il se trouve. Il s’agit de l’un des tours de magie dont nous a généreusement dotés la nature. Un complexe procédé biologico-chimique qui nous a permis de devenir l’espèce dominante de notre planète avec toutes les formidables conséquences que l’on connaît. Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à demander aux ours blancs, tant qu’il en reste. Une particularité qui a, plus d’une fois, permis à nos lointains ancêtres des cavernes de se sortir de situations périlleuses, alors que qu’ils se trouvaient entourés de bêtes assoiffées de sang.

– Et voilà que je bande maintenant et comme un âne en plus !

Le sang qui redouble de vigueur dans les veines, artères et autres vaisseaux sanguins du pauvre Joseph, a aussi pour conséquence de venir stimuler certaines parties du corps moins concernées par le stress, voire pas du tout. C’est le cas du sexe, le zizi, si vous préférez. Celui-ci reçoit de plein fouet cette arrivée de vigueur nouvelle et se dresse fièrement en pleine tempête, comme un phare dans la nuit.

Comme si une érection impromptue en pleine situation de danger imminent pouvait nous sauver la peau. Courir pour sa sauvegarde avec une belle érection entre les jambes n’est pas et ne sera jamais un atout majeur pour un instinct de survie développé, comme peut l’être celui de l’homme. Décidément la nature nous réserve parfois de drôles de surprises. On serait en droit de se demander si parfois elle n’aurait pas un peu tendance à se foutre de nous. Je ne suis pas voyant, mais je me demande parfois s’il n’y aurait pas là-haut, des gens qui ne manquent pas d’humour. Enfin chacun son gout de la moquerie après tout. Ce qui est sûr, c’est que Joseph n’avait pas envie de plaisanter, pas vraiment.

Fort heureusement, dissimulée derrière son pupitre improvisé, la protubérance qui déformait son pantalon n’était connue que de lui-même. Du regard Joseph lui intimait de renter dans le rang et dans les proportions raisonnables de son slip.

Comment s’est-il retrouvé là ? Au-delà de l’érection inconfortable, par quelles circonstances mystérieuses, Joseph peut-il bien finir devant cette foule d’inconnus ? Je veux dire, les lendemains de cuite ne peuvent pas tout justifier non plus. Tout d’abord pour que les choses soient totalement claires et indiscutables. La notion de faire la fête, telle que l’entend Joseph est assez loin de ce qu’il a bien pu vivre. Géographiquement parlant on pourrait même parler d’antipodes. Notre bonhomme s’était juré de boire quelques verres, voire même se bouffer une déchenillée, se torpiller le caisson, se prendre une saucée, s’en coller gros dans le fusil, se paqueter la fraise, à la limite extrême s’envoyer une découennée. Bref finir sur le toit, mais là il faut reconnaitre que même l’alcool a ses limites

– Je n’ai rien contre un petit mal au crâne de temps en temps. Ça donne la douloureuse sensation d’être un peu en vie après tout.

Arrivé devant chez lui, Joseph croise le regard de trois personnes très souriantes, au charme méditerranéen, comme un soleil de printemps sur les Cyclades. Mais le sourire était trompeur et de courte durée. À peine le temps de lui mettre un sac plastique à usages multiples sur la tête et c’est le noir complet. Quelques coups de poing bien dosés dans son ventre un peu mou, et il se sent précipité dans une camionnette dont les quatre roues crissent pour démarrer à toute vitesse. Son vol plané le fait rebondir contre les parois métalliques du van. Il suspecte le chauffeur de faire des zigzags dans le seul but de le déstabiliser. En route l’avalanche de coups de ne s’arrête pas, bien au contraire, celle-ci redouble d’intensité et s’accompagne même d’insultes à connotations discriminatoires, croit-il comprendre.

– Ispèche dé fiche de poute. Oun va cacher ta pitite gôle dé macaque. Y apré même pas ké ta mama elle va pa ty récounaitre.

Joseph sentait la colère dirigée contre lui poindre sur la pointe de l’accent ibérique. Tout ceci n’était pas pour le rassurer. Il essayait de raisonner son bourreau mais ses arguments ne semblaient pas faire le poids face aux poings. C’est à cet instant qu’une voix qui ne lui était pas inconnue mit un terme au déluge de coups qui s’abattait sur le pauvre Poisson.

– Allons, calme-toi Euzebio, un peu de tenue voyons. Cette personne est notre invité. Je dirais même que c’est notre ami. Dès lors il n’y a pas lieu de le frapper plus que de nécessaire.

Joseph ne fut pas surpris de reconnaitre, une fois la vue retrouvée, le bon visage de ce brave Branson Pinchot. Le président de l’ASF lui offrait son plus beau sourire.

– Pardonnez la méthode utilisée M. Poisson. Vous savez nous autres suicidaires, ne sommes traditionnellement pas des gens trop violents. Et je suis désolé si nous vous avons surpris au bas de votre domicile. Mais vous devez comprendre que je voulais simplement m’assurer que vous n’alliez pas oublier notre rendez-vous de ce soir.

– Mais ce n’est pas possible, vous venez de me dérouiller comme…

– Oui je suis désolé. Encore navré mais notre intention n’était pas mauvaise, vous devez me croire. Votre participation est très importante. Elle compte beaucoup pour nous. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle va changer la face du monde, mais je pense sincèrement que vous pouvez nous apporter beaucoup.

– Mais ce n’est pas une raison pour me dégrossir pareillement. En plus c’est la deuxième fois. Regardez mon nez. Il ne ressemble plus à rien.

-Bien sûr, je comprends M. Poisson que vous soyez en colère, c’est tout à fait normal d’être fâché. Je pense que tout le monde est en droit d’être fâché dans une situation similaire. Maintenant si vous me permettez de relativiser un peu, laissez-moi vous dire que l’utilité d’un nez est très surfaite. Au fond à moins de porter des lunettes, on peut dire que les pifs ne servent pas à grand-chose. Quand on y pense, on pourrait très bien respirer par la bouche, non ? Et je ne parle pas de tous ces gens que l’on croise dans leur voiture, avec les doigts enfoncés dans les narines à la recherche d’or. Non sincèrement ne donnons pas plus d’importance aux nez qu’ils n’en ont réellement. Vous savez Joseph, il faut se méfier des apparences. Il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qui se dit, simplement parce que tout le monde le crie haut et fort. Il faut garder son libre arbitre. C’est comme les iles Canaries, vous voyez ?

– Les iles Canaries ?

– Oui, les iles Canaries. Vous savez ce chapelet de rochers espagnols au large du Maroc. Vous pensez qu’il y a des canaris dessus ? Eh bien non ! Pas un seul canari caché dans les plus obscurs recoins de ces iles. Vous avez beau chercher, vous n’en trouverez pas. Pourtant tout le monde continue impunément à les appeler les iles Canaries. Et c’est pareil pour les iles Vierges !

– Il n’y a pas canaris sur les iles Vierges ?

– Non, non, faites un effort Joseph. Vous me désespérez parfois. Il n’y a pas de vierges ! Vous comprenez ?

– Non pas vraiment.

– Ce n’est pas grave. Nous voici arrivé au siège de notre belle association. Allons descendez, je vous y invite et faites attention à votre tête en sortant du véhicule. Un accident est si vite arrivé.

C’est ainsi que Joseph Poisson se retrouve dans cet espace étrange, entouré de regards inconnus en lieu et place de sa chaude couette. La tentation est grande, celle de partir, de descendre de l’estrade et de prendre la porte. Après tout il a eu son lot d’histoires abracadabrantes. Et ce n’est pas une stupide érection qui pouvait se mettre entre lui et sa liberté. Pourtant quelque chose dans les regards l’incitait à rester.

Chapitre 11 - Ecrire

Oh bon ça va ! Vous n’allez pas rester là, à me regarder avec vos gros yeux tout tristes, mouillés et suppliants. On n’est pas sur Facebook. Vous n’obtiendrez pas beaucoup de “like” ni de “poke”. Je fais ce que je veux après tout. On ne va pas se mentir ça fait un moment que les choses partent en vrille. Au début on l’avait tous vu, on avait même crié, tellement c’était dégueulasse. Mais après on s’y est habitué. C’est un peu comme bouffer des ordures, les premières fois c’est mauvais et on s’indigne en dénonçant le scandale, ensuite on y prend gout. Il y en a même qui en redemande. Vous voyez le niveau.

Voilà en peu de mots ce que se disait Joseph dans sa petite tête, alors qu’il se tenait tout penaud devant cette foule de suicidaires anonymes.

Pourtant les mots ne venaient pas. Ils ne franchissaient pas le seuil de sa bouche. Coincés qu’ils étaient quelque part entre les amygdales, le pharynx, le larynx, et l’épiglotte, à moins que cela ne soit simplement la glotte. Bref, impossible de sortir le moindre son. Des yeux le regardaient et lui continuait de regarder les yeux, mais il ne pouvait pas parler aux oreilles. Branson Pinchot lui faisait des grands gestes de la main pour l’inviter à s’exprimer. Comme si une bête main pouvait invoquer la parole, même en italien, franchement ! La foule s’impatientait. On entendait par ci, par-là, des « qu’est-ce qui se passe ?”, “Qu’est-ce qu’on attend ?”, “C’est qui ce mec ?” Les voix étaient étouffées, murmurées mais l’incompréhension semblait faire son chemin et gagner en popularité comme des idées fascistes en début de campagne électorale. Dans sa tête les mots continuaient à se bousculer, Joseph sentait venir l’irruption. Du côté du public l’explosion était également latente. On se regardait de part et d’autre sans se comprendre, faute de pouvoir se parler. Il n’y a pas à dire, on n’a rien inventé de mieux pour communiquer que des mots qui se suivent. Les regards c’est bien, je ne critique pas, mais c’est pour meubler les instants où l’on n’a rien à se dire. C’est pour ça qu’il y a le blanc des yeux et ses nuances à regarder.

– Ecrivez-vous !

Un son sorti de sa bouche, à peine audible. Un exposimètre de bonne qualité, de marque autrichienne certainement, n’aurait pas fait osciller sa petite aiguille au-delà des 20 décibels. Joseph avait osé. Personne n’avait rien compris, mais ce petit bruit, cet ultra-son avait atteint quelques oreilles. Pas toutes, loin s’en faut, mais en tout cas celles du premier rang. “Il a dit quoi ?” “Plus fort on n’entend rien derrière ! “.

– Ecrivez-vous !

Répéta Joseph avec un peu plus d’assurance sans avoir pour autant plus de succès. “Je crois qu’il a dit inscrivez-vous”, reprît la foule. “Inscrivez-vous à quoi ?” “Je ne sais pas !” “Mais bordel, il est muet le mec, il a un cancer dans sa gorge ou quoi ?”, “Il ne peut pas parler comme tout le monde ?”. Les questionnements allaient bon train dans l’assemblée. “Pas inscrivez-vous, je crois qu’il a plutôt dit : écrivez-vous !, “Comment ça, écrivez-vous ? Ça ne veut rien dire, ce n’est pas du français !”. “Ecrire n’est pas un verbe réfléchi !” Compléta un autre. “C’est lui qui ne réfléchit pas si tu veux mon avis ! “Mais non, réfléchi dans le sens du verbe pronominal, celui qui peut s’accompagner d’un pronom réfléchi. Comme laver par exemple. On peut dire lavez-vous !”. Le brouhaha avait repris de plus belle. Chacun y allait de sa propre interprétation. “Je ne sais pas vraiment vers quoi cela nous mène ?” “Tu penses qu’il nous tourne en bourrique ?” C’est peut-être un jeu, une devinette !”

– Ecrivez-vous !

Joseph avait crié, avec toute la force de ses cordes vocales. Sorti du plus profond de lui-même, sa rage avait jailli. Il n’y avait plus que des yeux sur des bouches bées qui le regardait. Il enchaina en modérant la tonalité de sa voix.

– Oui, je sais que ça ne veut rien dire, mais c’est pourtant ce qui doit être dit. Ecrivez-vous. Car si on ne devait considérer que ce qui a du sens, je crois bien que cela ferait longtemps qu’on n’aurait plus rien à se dire. C’est peut-être faux, grammaticalement incorrect, mais depuis quand se formalise-t-on de ce qui ne va pas ? Hein, je vous le demande ? Car si tel était le cas je pourrais vous donner une liste de choses qui ne va pas. Pour faire plus rapide, peut-être qu’un inventaire de ce qui va bien, rédigé sur un papier de cigarette vous donnera une meilleure idée de la situation dans laquelle on est. Alors bon, vous êtes tous des suicidaires et je suis persuadé que vous avez des bonnes raisons de l’être. Après tout chacun sa vie. Mais enfin on ne peut pas tous continuer à faire semblant.

Ça y est, Joseph avait lâché les chiens, mais aussi les chevaux, les veaux et les cochons. Les portes de la ferme étaient grandes ouvertes.

– Alors oui, écrivez-vous, enchaina Joseph, parce que si vous ne le faites pas personne ne le fera à votre place. Ecrivez-vous, parce que ces histoires sont les vôtres et que si vous partez, elles partiront aussi. On se fait suffisamment brimer, mépriser, insulter, humilier pour que tout ceci ne reste pas enfermé au fond de nous. Notre vie est là, elle est moche, elle pue mais c’est la nôtre, on n’en a pas d’autres. Et pour tout dire c’est probablement tout ce qui nous reste au final. Toutes ces bosses, ces fêlures et ces rayures qui nous décorent la carrosserie. On ne s’en sortira pas mieux en laissant la voiture au garage, à l’abri des regards. Merde après tout, on ne va pas en plus se cacher pour les saloperies qu’on nous fait. Il pleut des hallebardes et des enclumes et nous on est là, on rase les murs. On se dit : ça finira bien par s’arrêter. Ça ne s’arrête pas, ça ne s’arrêtera jamais. Il y en a qui finissent par abandonner et on peut les comprendre. Les autres restent, mais ils se planquent, en attendant les jours meilleurs. Mais Il n’y a pas de jours meilleurs, il faut oublier. Notre vie n’est pas produite par Walt Disney. Les couleuvres sont tellement grosses à avaler qu’on se demande parfois si ce n’est pas elles qui nous bouffent, en fin de compte. C’est carrément incroyable le nombre de baffes qu’on se prend à longueur de journée. A croire qu’on est en pleine préparation pour la coupe du monde. Sauf que la coupe, on la voit déborder de loin, mais elle ne vient jamais. Mais on s’entraine quand même, comme si notre vie en dépendait, comme des dératés. On pisse contre le vent en pensant que ça finira bien par tourner. Mais le vent ne s’arrête pas, au contraire il monte en puissance. On est trempé de la tête aux pieds, alors ces histoires de caca et de pipi on veut les oublier, c’est normal.

Joseph reprit son souffle comme un coureur de fond.

– C’est humain. On se dit que personne ne verra rien. Sauf que tout le monde voit, car tout le monde est dans la même situation. Alors, je vous le répète, écrivez-vous, ne perdez plus de temps. Racontez vos histoires ne laissez pas le temps étouffer vos emmerdes en attendant les jours meilleurs. Sortez au grand jour votre vie, votre quotidien. Qu’ils voient tous comme rien ne va, comment tout va mal. Pour qu’ils ouvrent les yeux, pour ne plus détourner le regard. Sur des feuilles, des cahiers lignés ou quadrillés, des blocs, des mouchoirs. Sur les murs, attention, pas leur putain de mur électronique où tout s’efface, sauf quand on a besoin de le vous les rejeter en pleine gueule. Sur les vrais murs, ceux de briques, de pierres et de verre. Que votre histoire sorte au grand jour, que vos histoires soient connues de tous et toutes. Car au final nous sommes tous les mêmes. La seule chose qui nous empêche de le croire, c’est juste de ne pas le savoir. On s’ignore les uns les autres. On ne se parle que pour se raconter nos vacances et échanger des photos de chats. Mais très peu pour le reste. Les chats sont des cons, mais notre situation l’est encore plus.

Joseph se sentait porté par une verve qu’il n’avait jamais connue. Plus de quarante années de frustration sortaient de son corps, comme par un simple principe de vase communicant. Personne ne pouvait plus l’arrêter.

– Je crois même, ajouta-t-il, que les animaux ne se traitent pas de cette manière-là. Dans le règne des bêtes, soit tu bouffes, soit tu te fais bouffer, mais ce qui est sûr c’est qu’aucun animal ne te laissera jamais crever la gueule ouverte sur un chemin, à part peut-être les chats, bien sûr. La question désormais n’est plus vraiment de savoir si on se fait avoir, ni comment et encore moins pourquoi ? Je crois que c’est trop tard pour ce genre de considérations. Pour ça, il fallait réagir plus tôt. Maintenant on est dedans jusqu’au cou. Tout ce qu’il nous reste c’est écrire. Ce n’est pas grand-chose, quantité négligeable, oui. Mais c’est en tout cas mieux que rien et que rester là sans rien faire, à compter les coups comme on regarde les gouttes qui tombent sur le pare-brise d’une voiture lancée à pleine vitesse contre un mur. Que nous reste-t-il ? Je vous pose la question. Qu’est-ce qui nous appartient vraiment ? Notre argent ? Notre bonheur ? Parce que beaucoup pensent que tout est encore possible. Je veux dire tout le monde voit le ravin, le torrent, les flammes. Avec une bonne vue et sans être trop myope on devrait même pouvoir apercevoir également les crocodiles et les piranhas qui nous attendent en bas. On ressent très fortement la fragilité du fil qui nous retient. À peine plus large qu’une toile d’araignée, un fil dentaire pour ceux qui ne vont plus se balader en forêt le dimanche. Mais on s’y accroche, attitude assez raisonnable quand on y pense. Alors quoi ? Parce que de toute façon on va tous finir par tomber à un moment ou un autre on devrait faire le dos rond et attendre ? Laissez-moi vous dire que ce serait un peu trop simple à mon gout. Moi, je refuse de céder et de subir encore et encore.

Notre orateur enflammé s’arrêta pour jauger son audience. Des gouttes de sueur lui coulait le long de la nuque. Un ange passa.

– Je m’appelle Joseph Poisson reprit-il. Je suis journaliste depuis de longues années. Je travaille au Spectral. Mon patron est probablement le plus gros connard que la terre ait connu. Certains d’entre vous penseront que ce n’est pas vrai parce qu’ils connaissent personnellement le plus gros connard de l’univers et qu’ils le subissent tous les jours. De toute façon nous ne sommes pas ici pour comparer la taille de nos connards respectifs. Disons en guise d’apaisement que nous en avons tous un très gros à mettre en avant, ça n’est pas la question. Il n’y a pas un jour où je ne me dis pas : mais bordel de Dieu, qu’est-ce que je fous encore là ? Mon travail m’emmerde au plus haut point. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas posé ce genre de questions. J’essaye de trouver un sens à tout ça. Tout ne peut pas découler du hasard. Il y a beaucoup trop de facteurs divergents. Alors moi aussi je me suis dit que ceci ne pouvait qu’avoir un lien avec les oranges. Le fameux paradoxe des oranges. Tout est lié. On aura beau me répéter que c’est la faute à pas de chance, mais il ne faut pas nous prendre pour des cons. Il n’y a que du côté des oranges qu’on trouvera la solution. Tu parles d’une crise, elle a bon dos la crise. Les vrais coupables ne pourront pas se cacher indéfiniment derrière une appellation anonyme. Je sais que tout ça ne ressort que de la pure théorie et des conjectures. Il n’en reste pas moins qu’on a beau prendre le problème dans tous les sens, la question des oranges ne trouve pas moins aucune explication satisfaisante. Pire, alors qu’on arrive à nous justifier les théorèmes les plus extrêmes, pas un seul érudit ou académicien n’est capable de nous expliquer scientifiquement le pourquoi de l’orange. C’est quand même un comble ! Attention je ne suis pas en train de dire que j’ai une réponse et encore moins un début de solution. Mais au moins j’ai pris conscience de l’ampleur de ce qui nous entoure. J’ai fait un bout du chemin, d’une certaine manière. Je n’entends pas baisser les bras. Croyez-moi j’irai jusqu’au bout de la démarche. En attendant je fais avec les moyens du bord. J’écris pour ne pas oublier et surtout pour ne pas perdre le fil.

– Pour tout vous dire, je compte les jours, mais j’aime écrire. Un stylo à la main j’ai les doigts qui grattent, j’ai des fourmis aux bouts des ongles. J’écris des histoires à n’en plus finir. Les miennes, mais aussi celles des autres, surtout celles des autres. Je collectionne les natures humaines comme d’autres collectionnent les cartes Pokémon ou les vignettes du FC Barcelone. J’empile feuilles après feuilles, histoires après histoires. Je suis une sorte de gardien du temple des vies. Je sais, ça sonne un peu prétentieux, un peu pédant, Indiana Jones dans les meilleures années, mais ça n’en reste pas moins vrai. Alors écrivez-vous, parce que sinon personne ne le fera. Vous faire sauter la tête, c’est votre choix, votre décision. Mais je vous en prie prenez le temps de raconter votre histoire. Juste une lettre, quelques pages ou carrément un livre. Rien ne vous retient ni ne vous en empêche. La sortie c’est par là, la grande porte, celle avec les escaliers et les rideaux en feutre rouge. Pas celle dérobée et étriquée, qui conduit vers les poubelles et les ruelles sombres. Sortez la tête haute, en seigneur. Dites qui vous êtes, d’où vous venez, racontez votre vie. N’oubliez rien, mettez-y tout. Vos souvenirs comme vos tripes. Partez le cœur léger. Votre famille, son histoire, le mal qu’on a pu leur faire et qu’ils vous ont fait. Pardonnez, aimez mais n’oubliez pas. Non, n’oubliez pas, surtout pas votre enfance. Cette période quand tout allait bien. Cette époque qui nous manque tant, celle que l’on recherche et que l’on retrouve parfois la nuit dans son lit, replié sur soi-même. Le vélo rouge, la maison familiale, Grand-mère faisant des gâteaux en parlant de Jésus. Elle gueulait aussi à cause des boules de neige qui partaient sur la tête des passants. Les vacances en famille au bord du lac en Italie. Les copains qui sortaient les couteaux et fumaient des cigarettes. Les filles, les premières amours au soleil. Des petites allemandes un peu blondes et bouboules au camping, pas farouches. Les petites et les grosses cuites, celles dont on se rappelle et celle qu’on a oublié. Cherchez, trouvez les mots justes pour décrire cette insouciance qui nous a pris en traitre quand le moment est venu de grandir. La vie qu’on a construite sans filet. Pensez bien à décrire les chutes, les coups du sort, les coups de pute. Bref la vie quoi ! Mais surtout n’oubliez pas vos rêves, vos aspirations. Vos envies de grandeur, de tout faire péter. Tout ce qui fait du bien quand on ferme les yeux et qui fait un mal de chien quand on les rouvre.

– Ecrivez-vous, parce qu’en attendant de percer le paradoxe de l’orange c’est tout ce qui nous reste. Ecrivez-vous, même grammaticalement faux. Tout ceci est fondamentalement juste. La vie ne l’est pas, c’est pourquoi il nous reste l’écriture.

Joseph le regard éteint s’effondre comme une masse, sur scène. Si magistral dans sa théâtralité qu’on en redemanderait !!

Chapitre 12 – Le Spritz

Et voilà comment mourut Monsieur Poisson. Vie et mort de Joseph Poisson, ça ferait super chic en guise d’épigraphe en tête de ce chapitre. Dans le genre grande littérature avec laquelle on gagne des prix, il n’y a pas mieux. Mais très peu pour moi. Je ne vais pas commencer à appliquer ce genre d’artifice dans mes bouquins. Non mais sérieusement, vous m’avez pris pour qui ? Houellebecq ? Murakami ? Nabilla ? Il ne faut pas déconner. Jospeh est mort, point barre. Après, si ces héritiers veulent faire de la littérature sur sa pierre tombale, libre à eux. Moi j’ai bien d’autres chats à fouetter.

En plus, pour être tout à fait précis et honnête, on ne peut pas vraiment dire qu’il soit complètement mort. Les premiers spectateurs qui se sont précipités sur scène ont pu découvrir que son pouls battait encore, légèrement mais néanmoins perceptiblement. Ils ont aussi découvert cette monumentale érection. Alors ça, pour le coup, laissez-moi vous dire qu’elle était tout à fait perceptible. Il y avait indéniablement quelque chose d’hollywoodien dans cette mise en scène. Croyez-moi, il y en avait plusieurs qui se posaient des questions et je ne vous dis pas les regards de travers. Je sais de quoi je parle, j’étais là. J’ai tout vu!

– Oh, ça va, ne faites pas comme si tout ça avait un gout bizarre qui vous met mal à l’aise. Si ça se trouve vous étiez là vous aussi. Alors merci de garder vos cris d’orfraie pour les petits-enfants et vos assemblées de paroisses.

Branson Pinchot prit les choses en main avec poigne et détermination. Il fit transporter le pauvre comateux dans un réduit du sous-sol. Laissez-moi vous dire que l’aventure ne fait que commencer, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Tout ceci est tellement surréaliste qu’il va être difficile de faire croire que cette histoire s’inspire de faits réels. Evidemment dès que les choses deviennent un peu hors normes, dès qu’elles sortent des clous, tout le monde devient beaucoup plus sceptique, plus circonspect si vous préférez. Remarquez, je peux comprendre, avec tous les efforts qu’on déploie à longueur de journée pour rendre notre existence aussi morne que celles des autres. Il ne faut pas s’étonner qu’on soit tous devenus un peu palpitophobes. Depuis le temps, c’est presque devenu en une seconde nature. Si je vous parle de notre deuxième peau, c’est aussi parce que la première, elle n’est plus très belle à voir. Genre protection on a fait mieux. On est plus proche de Casimir que Wonder-woman à poils sous la douche. En termes d’efficacité et de tonicité, ça laisse à désirer. C’est tout ce que j’essaye de dire.

La pièce n’était pas plus grande qu’un réduit de taille standard, de ceux que les architectes dessinent en fin de journée pour justifier leurs honoraires exorbitants. Une règle, un crayon un peu gras et le trait était lancé. Aucune finesse et encore moins de lumière.

– Si je ne donne pas de mesures précises, c’est pour la simple et bonne raison que je ne les connais pas. Je ne vais pas inventer des chiffres pour assouvir votre besoin maladif de précision. Sérieusement, il va falloir songer à se faire soigner. Je ne dis pas tout de suite, maintenant, mais un jour peut-être.

Bon, c’était le genre de chambre triste dans laquelle on dépose les choses dont l’on ne sait pas quoi faire. Il y avait sur une étagère une bonne centaine de bouteilles d’Apérol et autant de bouteilles de Prosecco de Borgo verde, un lieu-dit, non loin de la belle ville de Trévise, qui produit un mousseux de très bonne qualité. Pour le reste, quelques livres, des boîtes de biscuits et des classeurs oubliés. Sur un matelas gonflable dormait Joseph Poisson. Mais son sommeil, comme tous les sommeils, était voué à s’arrêter, dans : sept, six, cinq, quatre…

– Monsieur Poisson, dormez-vous ?

Sans savoir très précisément pourquoi, Branson Pinchot avait choisi d’utiliser ici une formule interrogative pour sonder le dormeur. Bien que tout à fait correct, elle sonnait un peu désuète et délicieusement surannée. Malheureusement la méthode n’avait pas extirpé l’endormi des bras de Morphée. Le président changea de stratégie en optant pour une astuce beaucoup moins classique mais bougrement plus efficace, tout du moins selon les expériences dont il a pu avoir écho.

Trois, deux, un…Sa main droite, solidement accrochée au bras, s’abat avec violence sur la joue toute chauffée de sommeil du pauvre Joseph. Un bruit sec et agressif, comme une branche qui craque, rebondit sur les murs en béton. Nous ne saurons jamais qui, du bruit ou de la main, sont à l’origine du réveil brutal de Jospeh. Chacun aura sa petite idée sur cette question. Comme il est coutume de le dire il n’existe pas de bonnes ni de mauvaises réponses. Chacun choisira selon ses propres expériences et appréhension de la vie.

– Monsieur Poisson, êtes-vous réveillé ? Tant mieux, à la bonne heure ! J’espère que vous avez bien dormi. C’est que vous nous avez fichu une sacrée frousse, petit coquin. Quelle idée de s’effondrer comme ça devant tout un public. Hein, je vous le demande ? Pour tout vous dire on a cru un moment que vous étiez mort. Reconnaissez que cela aurait été cocasse surtout dans le cadre d’une assemblée générale de suicidaires. Enfin, je dis cocasse, mais d’une manière générale nous prenons la mort très au sérieux car ce n’est pas pour nous un sujet de rigolade. Bon, je suis content de voir que vous allez mieux. Je vous propose de vous reposer un peu. Il n’y a pas d’urgence, nous n’avons pas de train à prendre après tout. Pour aller où en plus, je vous le demande ? Non, croyez-moi, on est bien ici. Pas besoin d’aller chercher le froid dans le lit comme disait mon père. On s’enfile sous les draps, on trouve une position et on en démord plus, jusqu’au petit matin. C’est comme ça que cela doit se passer. Les bouteilles ? Oui je le vois dans votre regard. Ne vous inquiétez pas il n’y a rien de mystérieux. C’est juste que nous sommes des grands consommateurs de Spritz. Ma foi, il se trouve que le Spritz est une boisson pour les dépressifs. Je ne sais pas par quel miracle il a été découvert que les propriétés de ce cocktail vénitien avaient un effet bénéfique sur ceux qui cogite trop du ciboulot. Mais c’est un fait avéré et démontré. D’ailleurs vous n’avez qu’à voir le nombre de gens qui en boivent l’été sur les terrasses. C’est à peine croyable. Des Spritz à perte de vue. Tout le monde rigole à gorge déployée en se ramenant les cheveux derrière les oreilles ou en se grattant la nuque et l’arête du nez machinalement. D’ailleurs si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à vous en servir un verre. C’est pour moi, ne vous inquiétez pas pour la dépense. On vous doit bien ça. C’est la moindre des choses. Après votre discours de tout à l’heure, votre énergie. Pour nous faire du bien, ça nous a fait un bien fou. Tout le monde était aux anges. Comment ? Qu’est-ce que vous dites ? Attendez, je vais vous enlever ce bâillon que vous avez sur la bouche, sinon on ne comprendra rien à ce que vous dites.

– Pourquoi m’avez-vous bâillonné ?

Telle fut la première question, un peu triviale de Joseph après avoir consciencieusement accompli des mouvements des maxillaires inférieures et supérieures.

– Ah, ça ! Ne vous inquiétez pas ce n’est que provisoire reprit Branson Pinchot. On voulait juste vous éviter de faire trop de bruit ou de crier trop fort d’une certaine manière. Vous savez les gens ont le sommeil léger dans le quartier. C’est une sorte de “pax propinqua”. Nous ne sommes pas des gens qui aimons avoir des problèmes avec les voisins. On se voit, on se salue de la main, on dit bonjour-bonjour, comment ça va? Parfois des petits clins d’œil mais après ça, c’est chacun chez soi et les vaches sont bien gardées, n’est-ce pas, vous comprenez ?

– Bien sûr, bien sûr je comprends tout à fait.

Joseph, conciliant comme à son habitude, n’était pas du genre à faire des vagues. Il était même carrément sujet au mal de mer et aux nausées en tous genres.

– Ceci dit, poursuivit-il, permettez-moi de vous poser une autre question. J’espère que vous ne la prendrez pas mal. Je ne souhaite en effet, pour rien au monde vous blesser par mon interrogation, mais je crois que c’est assez important. Ce d’autant plus que nous nous connaissons depuis quelques jours déjà. Un laps de temps qui autorise à une certaine confiance réciproque et un échange franc et direct. Pourriez-vous me dire pourquoi je suis également menotté au mur ? Je veux dire, je sais qu’il y a toujours une bonne explication pour chaque chose. De mon côté j’ai bien essayé de trouver un éclaircissement rationnel, mais rien ne m’est venu. Je dois reconnaitre que là, je peine un peu à comprendre.

Branson Pinchot, posa délicatement sa main sur le front du pauvre Joseph. Il le regarda avec beaucoup de tendresse et un peu de compassion pour équilibrer le tout. Il poussa un profond soupir.

– Je pensais bien que vous alliez me poser cette question. Entre nous soit dit, elle est tout à fait légitime et pertinente. C’est humain après tout. Nous n’aimons pas être entravés dans notre liberté de mouvements. Et tous ceux qui vous diront le contraire sont, selon moi, des sacrés pervers. Vous avez besoin de repos et je ne vais pas vous embêter plus longtemps. Je crois que je suis de trop d’ailleurs qui suis-je pour m’immiscer entre vous et votre sommeil. On se revoit bientôt de toute façon. Je ne suis pas loin, je vis ici, juste au-dessus. Un jour je vous le montrerai. Vous verrez, j’ai un très bel appartement, bien aménagé, avec beaucoup de gout et d’exotisme. Je ne rigole pas ! Mais pour l’heure c’est ici que nos chemins se séparent. Mais pas de soucis, on se revoit bientôt, je vous laisse entre de bonnes mains.

Retirant sa main du front de Joseph, Branson se leva calmement et se dirigea vers la porte du petit local, puis se retournant.

– Ah oui, je suis distrait, j’ai failli oublier, vous êtes mon prisonnier. Conclut le président de l’ASF. Vous serez bien traité, ne vous inquiétez pas. Je respecterai à la lettre les conventions de Genève et tous ses protocoles additionnels auxquels personne n’y comprend rien, même pas les dictateurs sanguinaires. Mais pour le reste vous m’appartenez. J’ai le droit de vie et de mort sur votre personne. Il n’est d’ailleurs pas impossible que je vous tue dans un avenir proche. Voilà, j’espère que j’ai répondu à votre question.

Joseph hocha de la tête du haut vers le bas avec une verticalité assez précise, compte tenu du contexte dans lequel il se trouvait. Il faut tout de même reconnaitre qu’il ne s’attendait pas vraiment à cette réponse.

Chapitre 13 – La prophétie

La réunion n’allait pas tarder à commencer. Chaises installées en arc de cercle afin de recevoir le cul de tous les participants. Les derrières invités à cette séance étaient nombreux. Il y avait celui rebondis d’Alison la jeune secrétaire de direction, celui un peu flétris de Jules le trésorier de l’association, celui fatigué de Gonçalvo l’intendant, celui démesuré d’Olga l’attachée de direction, le tout-en-rondeur de Crise Labelle sans oublier le petit serré du président qui ouvrit la séance à cet instant précis.

– Très bien, messieurs dames, merci de prendre place, nous allons débuter. Nous ne manquons pas de pain sur la planche c’est pourquoi je vous propose de commencer sans plus attendre. Je sais que certains d’entre vous se posent pas mal de questions, surtout depuis la réunion de l’autre soir. Une soirée pour le moins mouvementée, vous en conviendrez. Mais Dieu merci tout est bien qui finit bien. On va quand même noter que certaines choses ont été dites et qu’elles méritent qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour ne pas mourir plus con que quand on est arrivé, n’est-ce pas ? Je sais bien qu’on a tendance à nous prendre pour des abrutis quoique l’on fasse, mais quand même, que cela ne nous empêche pas d’essayer. Je vous donne un exemple, après vous ferez ce que vous voulez, mais il faut reconnaitre qu’un bon exemple sonnant et trébuchant, vaut mille théories fumeuses.

Branson sortit de la poche arrière de son jean slim fit, taille 33 européen et medium US, son téléphone portable. Il le montra à la ronde aux participants.

– Voici mon téléphone portable, compléta-t-il inutilement. Et bien figurez-vous que je l’ai acheté il y a moins de dix-huit mois, et voilà qu’il est déjà en train de me lâcher. Regardez bien la batterie, là, du bout du doigt, le président indiquait la partie supérieure droite de l’écran. Vous voyez là ? Elle est pleine, on est d’accord ? Eh bien dans trente minutes, il n’y aura plus rien. La petite pile va se mettre à clignoter et cela me mettra dans une situation de stress difficilement descriptible. Il paraît que cela s’appelle : l’obsolescence programmée. Oui de l’obsolescence programmée. Ils ont même trouvé un nom pour ça. Vous vous rendez compte ? Bon, certains vous diront que c’est encore un prétexte pour nous prendre pour des nigauds. C’est possible, moi je n’en sais rien. En tout cas, si c’est le cas il faut reconnaitre qu’ils ont de la suite dans les idées. Ils sont fortiches ! Ça ne doit pas être franchement facile d’inventer ce genre de procédés tordus à longueur de journée. Il faudrait être plusieurs et se relayer en permanence pour être sûr de choper le bon truc, non ? Ce n’est pas possible autrement. Certains pensent que tous ceux qui se trouvent là-haut et qui nous font passer pour des pigeons à longueur de temps ne seraient pas humains. Il se murmure que ce serait peut-être des extraterrestres venus d’une galaxie lointaine pour nous la faire à l’envers et bien profonde. Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, mais je me dis qu’il ne faut écarter aucune possibilité. C’est vrai qu’une telle énergie déployée pour nous nuire revêt un côté presque inhumain. Reconnaissons que Joseph Poisson n’avait pas tout à fait tort. En tout cas, moi cela ne m’a pas laissé indifférent. Je dois même dire que cela sonnait une cloche.

Branson s’empressa de préciser à ceux pour qui cette histoire de cloche tombait un peu comme un cheveu sur la soupe, que c’était une traduction libre de droits de l’anglais : “it rings a bell”.

– Mais admettons, ajouta-t-il, Joseph n’a pas ménagé son petit effet avant de sortir de scène. Le coup du discours enflammé avant de crever a de quoi marquer les esprits. Et puis une fois qu’on a presque constaté qu’il n’était pas complètement mort, on découvre aussi sa vigoureuse érection. Alors là, tout le monde pourra témoigner qu’on frise le grand art.

L’introduction eut le mérite de bien planter le décor et de remettre en perspective les éléments importants de ces derniers jours. Branson n’était pas peu fier de son entrée en matière et de son sens de la synthèse, ainsi que de sa bonne capacité d’élocution. Notre homme avait démontré tout au long de sa carrière une forte volonté ainsi qu’une très importante capacité d’engagement. Par nature enthousiaste et dynamique, Branson a toujours prouvé un fort sens du respect de la hiérarchie et du travail en équipe. Pour être tout à fait complet on notera également que le président de l’ASF possède une grande force de proposition ainsi qu’une qualité d’écoute extraordinaire. Synthétique et structuré, il est une personne qui sait prendre les décisions qui s’imposent tout en considérant l’importance du débat et de la consultation, comme en attestent ses différents certificats de travail et son résumé de profil que l’on peut trouver sur Linkedin. D’ailleurs vous n’avez qu’à aller le voir par vous-même si vous ne me croyez pas.

– Bon on fait quoi maintenant ? Branson Pinchot brisait le silence. C’est quand même dommage qu’il ne soit pas mort comme ça, vous ne pensez pas ? Ça nous aurait enlevé une belle épine dans le pied. Il est bien vivant, je peux vous le confirmer, je l’ai vu il n’y a pas plus de deux minutes.

N’attendant pas de réponse précise à ses questions Branson Pinchot enchaina.

– Bon, ce n’est pas grave. On va dire qu’il n’est pas mort, admettons, ok, je suis fair-play. Reste qu’on doit tout faire pour que Joseph ne soit plus. On le neutralise une bonne fois pour toutes. On efface toutes les traces, ok ? Je vous demande à tous d’agir dans notre intérêt avec célérité et efficacité. Comme une équipe de choc. Ensuite…

– Non, on ne peut pas faire ça !

Alison, la jolie secrétaire, s’était permis de donner son avis avec toute la force de son âge. Un avis que tout le monde n’était pas loin de partager, à la vue du nombre de têtes qui hochaient comme des yoyos. Les doutes semblaient bien présents dans l’air comme des particules fines en pleins moi de juillet.

– Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, non franchement pas, développa-t-elle. On ne peut pas faire disparaitre quelqu’un juste comme ça, d’un coup de baguette magique. Je veux dire on doit avoir des bonnes raisons pour le faire, une méthode voire un projet bien défini avec tenants, aboutissants et tout le toutim. Entre nous soit dit, je ne suis pas sûr qu’il y ait suffisamment de bonnes raisons pour le faire. Par ailleurs, si l’on mettait d’un côté les bonnes raisons et de l’autre les mauvaises, je ne suis pas sûr que la solution de le faire disparaitre l’emporterait. Et ça malgré toute la bonne volonté que l’on peut mettre pour motiver notre décision.

– Parce que tu as peut-être une meilleure idée Alison ?

– Oui, pourquoi ne pas appeler la police, tout simplement ?

– La police ? interrogea du regard Branson Pinchot.

– Absolument, la police ou les pompiers, voir une ambulance, ça m’est égal. Ce sont des gens qui s’occupent de ce genre de choses au quotidien, je crois.

– La police tout simplement, ou les pompiers ! C’est ça que tu proposes ma petite Alison ? ricana le président des suicidaires. C’est d’un chiant au possible, appeler la police. Tu te crois dans une série TV coproduite par France deux ? Il n’y a que dans les feuilletons de l’après-midi qu’on appelle les gars avec un uniforme et des dents toutes blanches dans ce genre de situation. Branson se pencha en avant en adoptant un ton un peu paternaliste voire affectueux : ma petite chatte, on est au XXIème siècle, « come on » ! On doit se comporter comme des gens du XXIème siècle. Tu ne vas pas soigner un problème actuel avec des remèdes du Moyen Age, on est d’accord ! Ici, actuellement l’urgence va bien au-delà d’une simple question de police, de pompier ou d’ambulancier. Tu ne vois pas les enjeux qui sont en présence ? On est dans une dimension beaucoup plus universelle. Tout ça nous dépasse de la tête et des épaules, tu comprends ? Bon, alors il faut se ressaisir.

– Je ne vois pas ce que Joseph a d’universel ? Alison qui n’abandonnait jamais facilement, enchaina, je ne comprends pas ce qui peut bien nous dépasser dans cette situation. En toute honnêteté je suis assez sceptique sur ta méthode président.

– Parlons peu, parlons bien. Branson Pinchot dont la discussion avait éveillé en lui une passion rarement connue, prit tout le monde à témoin. Vous ne voyez pas ce qui se passe ici, en ce moment sous nos yeux, c’est bien ça ? Sincèrement vous ne saisissez pas l’ampleur de l’évènement présent ? Il faut vraiment que j’explique tout, que je vous prenne par la main comme des enfants de quatre ans ? Allez, les gars on ne va pas faire la même erreur qu’il y a deux mille ans ! Parce que là ils se sont plantés en beauté. Si on en est là aujourd’hui, c’est aussi à cause de leurs décisions. Je ne dis pas, ils n’ont peut-être pas tout loupé, loin s’en faut. Je dois reconnaitre qu’ils ont quand même quelques succès de prestige à mettre à leur actif. L’inquisition, l’autodafé, le massacre des Incas, et des centaines d’autres tribus. Oui, je reconnais, chapeau bas l’artiste. Mais bon, vue dans sa globalité vous ne m’enlèverez pas de l’idée que la situation n’est pas très reluisante. On est tous d’accord ? Si on devait faire un bilan comptable du projet, je ne suis pas sûr qu’on aurait plus de d’actifs que de passifs. Les chiffres ne mentent pas. Ils sont là écrits noir sur blanc. On ne peut pas se tromper.

– Pardon président mais je ne suis pas sûr de comprendre de quoi tu nous parles. Je dois dire que j’ai souvent entendu des explications alambiquées. D’ailleurs en plus de trente ans d’activités en politique, je pensais avoir tout entendu, mais alors là, ça dépasse tout.

Jules Baptiste, homme respectable et respecté de l’assemblée était de ceux dont la parole comptait. Il était écouté et souvent entendu. Après plusieurs tentatives de suicide échoué, il faisait partie des plus anciens de l’ASF et occupait notamment le rôle souvent ingrat de compter les sous.

– Bon Jules et vous tous aussi, écoutez-moi bien. Je comprends très bien que tout ceci peut avoir d’un peu extraordinaire. Laissez-moi vous raconter ceci de manière aussi simple que possible.

Joignant ses dix doigts à l’image d’une araignée sur un miroir, Branson Pinchot appliqua ses deux index réunis à la commissure des yeux. En inspirant profondément il entama son explication.

– Vous vous souvenez tous du grand barbu ? Questionna-t-il. Celui qui était venu il y a un peu plus de deux mille ans pour raconter ses histoires à dormir debout. Un jour, je ne me rappelle plus dans quel contexte, il a rencontré, dans je ne sais plus quel désert, une foule de gens, un peu comme nous et il leur a raconté ses histoires : comme quoi il venait de là-haut et qu’il fallait tous s’aimer les uns et les autres pour accéder au royaume du ciel. Sans oublier de tendre la joue gauche à ceux qui nous collent des baffes et patati et patata. Bref, vous voyez le topo ! Le personnage principal est venu avec des idées innovantes pour l’époque et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles ont fait leur chemin depuis tout ce temps. On est bien d’accord jusque-là ? Ensuite, il y avait des mecs qui étaient là et qui ont eu la bonne idée de consigner toutes ces histoires dans des textes et un livre, un best-seller ! Si vous voulez mon avis, plutôt mal écrit le bouquin, mais qu’importe, tout le monde en parle et c’est ça qui compte. Ça s’appelle le marketing. Le mec est devenu du jour au lendemain le cador, le roi de la piste. Il a engendré, un peu malgré lui, un mouvement mondial, que dis-je mondial : universel. Une impulsion phénoménale qui ne s’est pas arrêtée depuis. Qui n’a eu de cesse de grandir et de se propager de manière exponentielle. Bon, sentant le filon, d’autres ont essayé également de reprendre le concept avec plus ou moins de succès. Bref, je ne suis pas là pour juger, chacun fait ce qu’il peut pour survivre. À l’époque c’était open bar, il n’y avait qu’à se servir et les cacahuètes étaient offertes aussi. Vous voyez où je veux en venir ? Sauf qu’ils ont merdé les gars. À un moment donné, ils ont commis une bourde monumentale et personne ne s’est aperçu de rien. C’est facile de juger des années après, je ne sais pas si j’aurais agi différemment à leur place. Il faut reconnaitre qu’ils passaient plus de temps à s’occuper des chèvres et des moutons qu’à réfléchir sur l’informatique quantique, mais c’était une autre époque après tout.

Branson marqua une courte pause comme pour remettre de l’ordre dans le fil de ses explications.

– Toujours est-il, que les mecs, les apôtres (c’est comme ça qu’ils se sont fait appeler), se sont trouvés dans la même situation que nous, il y a un peu plus de deux mille ans. Si l’on excepte la barbe et le fait de marcher sur l’eau, je vois beaucoup de points communs entre notre Joseph et son illustre prédécesseur. Ils sont tous les deux, sortis de nulle part avec des idées fortes et ont tenu un discours qui parlait à leur époque. Légèrement décalé mais diablement efficace et précis comme une Rolex. Donc, je ne suis pas loin de penser, n’ayons pas peur des mots, qu’on est face à un nouveau messie. Attention, je ne vous parle pas du petit footballeur argentin aux pieds d’or. Je vous parle d’une sorte de prophète des temps modernes si vous voulez, Celui qui nous sortira de la merde et qui saura nettoyer le bordel une bonne fois pour toutes. Je veux dire, ce serait enfin le moment de voir venir quelqu’un pour nettoyer les écuries d’Augias. C’est vrai quoi, depuis Hercule, plus personne n’est venu y mettre un coup de torchon. Et je vais vous dire ça schlingue drôlement là-dedans. Ça fait quand même un bail que tout part à vau-l’eau. C’est assez logique de penser qu’une solution devait finir par arriver. Vous me direz que je suis peut-être un peu trop optimiste, mais enfin ça fait du bien d’y croire. Ça fait du bien par ou ça passe. J’essaye de trouver une solution après tout, on ne va pas m’en vouloir, non ? Vous ne comprenez toujours pas, n’est-ce pas ?

Branson tourna tranquillement le regard sur l’assemblée qui l’écoutait médusée.

– Si on laisse Joseph en vie, comme des couillons, précisa-t-il, que va-t-il se passer, je vous le demande ? Il va devenir le symbole de ce mouvement, de ce changement. Alors que nous, ce dont nous avons besoin, ce sont juste des messages. Des messages sans le messager. Un messager cela ne sert plus à rien de nos jours. Pire ça entrave la diffusion. On n’est plus à l’antiquité. En 2020, avec Facebook, Snapchat, Linkedin, Twiter, Instagram, Tumble, Vero, Xing, Meetup, Eventbrite, Pinterest, Flickr, MSQR, Prisma, j’en passe en bien d’autres. Les messages on les fait passer à la vitesse de la lumière. En quelques clics, deux ou trois likes, je te mets deux millions de personnes dans la rue, tu vois le topo ? Sérieusement on doit surfer sur la vague que Joseph a lancée. Par contre, il ne faudrait pas qu’il vienne nous faire chier avec son masque, son tuba et ses châteaux de sable. On prend les choses en main point barre.

Branson marqua une pause pour regarder tout le monde dans le blanc des yeux.

– Je vous propose de voter, qui est pour que l’on tue Joseph poisson ?

Vous remarquerez que les choses, sans être complètement hors de contrôle, prennent tout de même une tournure un peu surprenante. Je ne sais pas comment tout ceci va se terminer mais je pense qu’on n’est pas au bout de nos surprises. Si je vous dis ça, c’est juste pour vous guider un peu. Pour vous aider à trouver le droit chemin. Je sais, par expérience, que la littérature donne des inclinaisons, elle a tendance à faire pencher. Mais moi j’aimerais bien ne pas vous faire tomber, encore moins vous faire tomber de haut. Chuter ça va, tout le monde y arrive, là où ça se complique c’est quand il faut remonter, les choses se corsent sacrément. Il y en a beaucoup qui ne se relèvent carrément pas. C’est la vie.

Alison qui s’était levée pour se dégourdir les jambes et fumer une cigarette à la fenêtre fit remarquer pertinemment à l’assemblée.

– Si vous voulez mon avis, vous avez intérêt à voter rapidement car Joseph Poisson est en train de monter dans un taxi, et il a un carton de bouteilles d’Apérol sous le bras…

Chapitre 14 – Le garage

On a beau dire, mais les querelles sont souvent riches en enseignements. Il existe, parait-il, dans la très belle ville de Venise, deux petits bars situés aux abords de la typique place du campo San Stin. Le premier s’appelle « Il Vizietto » et l’autre, dix mètres en contrebas, près des eaux brunâtres du rio de San Stin: « la Bottiglia ». Jusqu’il y a encore quelques années les deux patrons de ces petits cafés typiquement vénitiens, s’entendaient comme larrons en foire. Marco et Gian-Francesco étaient tous deux originaires de la cité des doges. Ils avaient le même âge et passés ensemble une année sous les drapeaux à défendre l’honneur de la patrie (du moins ce qu’il en restait) sous la bannière des “Bersaglieris”, Une unité d’infanterie légère caractérisée par le port d’un chapeau à larges bords, décoré de plumes de coq de bruyère. Cette petite armée n’était pas tant connue pour ses faits d’armes que par la stupéfiante faculté de ses recrues à combattre en sifflotant, ainsi que son incroyable fanfare qui reprenait à la perfection, sur les champs de bataille, tant les chansons patriotiques que les derniers tubes à la mode.

Marco et Gian-Francesco étaient devenus au fil des années, inséparables. Jusqu’à ce jour de mai 1996 ou lors d’une belle soirée bien arrosée, comme ils avaient coutume de les partager après avoir renvoyé leurs derniers clients. Les deux complices inventèrent une boisson unique qui s’inspirait des légendes de l’époque où une bonne partie du nord de l’Italie était encore sous le joug autrichien. Ils appelèrent cela le Spritz. Un mélange de vin pétillant, d’Apérol et d’un peu d’eau gazeuse. Le succès fut immédiat. En quelques années à peine cette boisson orangée, à la foi fraîche et tonifiante fit le tour du monde, un véritable raz-de-marée. Il faut dire qu’avec une ville comme Venise qui draine ses millions de touristes chaque année, il n’y pas pénurie d’ambassadeurs à même de reconnaitre et d’exporter les bonnes choses, même en Allemagne. Mais cette invention géniale fut le coup de grâce de cette belle amitié entre les deux baristi. Chacun revendiquait la paternité exclusive du nouveau cocktail à la mode et l’affichait fièrement sur sa devanture : “Ici est né le Spritz” pour l’un et pour l’autre : “Tous ceux qui vous diront que le Spritz a été conçu ailleurs qu’ici sont des couillons”. C’est ainsi que la célèbre boisson orangée et pétillante fit son entrée dans le monde des apéros et des soirées branchées, sur le dos d’une amitié perdue.

– Mais qu’est-ce que c’est bon quand même.

Joseph, qui comme la plupart d’entre nous, n’avait pas la moindre idée de cette anecdote, continuait à siroter, dans son taxi, une gorgée d’Apérol qu’il alternait directement dans son gosier avec une rasade de prosecco. C’est en arrivant aux pieds de son travail qu’il se sentit un peu la tête tourner. Mais c’est en débarquant dans son bureau qu’il faillit avoir un malaise. Tout avait disparu. En lieu et place de son espace de travail, il découvrait une grande et belle table de ping pong sur laquelle deux collègues un peu grassouillets et transpirants s’affrontaient pour le gain de la deuxième manche.

– Tu cherches tes affaires ? lui demanda le premier sans détourner son regard de la petite balle blanche. C’est le boss qui les a déménagées ! Je crois que tu as été réaffecter au sous-sol.

– Aux archives ?

– Non plus bas encore, dans le parking ! Il faut que tu ailles voir le boss, je crois qu’il est encore un peu en pétard. Tu vas aimer.

C’était effectivement entre une vieille FIAT Multipla 1.6 16V Emotion Bipower et la chaudière à mazout que Joseph retrouva son bureau et ses quelques affaires. Au troisième sous-sol, plongé dans une pénombre tranchée à vif de néons épileptiques. Il prit place sur sa chaise grinçante et inspira profondément un air de moisi et de renfermé, mâtiné d’odeur d’essence. Pas “dégeulasse”, juste un peu inhabituel. Sans parler de sa propre odeur qui elle ne le lâchait plus. Il était bien entouré, mais pas de quoi se formaliser après tout. Notre Poisson est bien conscient que les odeurs sont les marqueurs du temps. Le seul moyen qu’ait jamais trouvé le temps, cette masse implacable et immuable qui absorbe tout sur son passage, pour se fixer durablement dans les souvenirs. Que cela soit une odeur de vieille chaussette ou le bon effluve de caramel beurre salé, celui que préparait grand-mère, il n’existe pas d’autres moyens pour revivre ses souvenirs durablement et presque à volonté. On n’a beau envisager le problème sous tous les angles on ne trouvera jamais meilleurs indicateurs de la vie qui passe que les odeurs qu’elle laisse derrière elle, enfouit à l’intérieur de nous. Suffit d’une bouffée pour que surgisse des milliers de souvenirs vivaces et légers comme une journée d’été, en vacances au soleil.

Il lui arrivait décidément de bien drôles d’évènements. Sans savoir vraiment où tout ceci l’amènera. Ni même si toutes ces aventures pouvaient être assimilées à un chemin ou même à un sentier, tant les dédales et les culs de sac étaient nombreux. Joseph avait bien l’impression d’être chahuter comme une mouche collée sur les pales d’un ventilateur en pleine canicule. Plongé dans ses pensées, il n’entendit, ni ne vit la femme qui, en toute discrétion, s’assit devant lui.

– Monsieur Poisson ?

Plutôt rondouillarde et mal fagotée, elle paraissait néanmoins jeune, et assez sûre d’elle. Joseph, dans le noir, distinguait assez mal les traits de son visage malgré ses regards de biais. Il lui répondit tout de même : “Oui”, pour faire bonne façon et aussi parce qu’il était bien M. Poisson, après tout. A moins que son interlocutrice ne cherchât son père, mais attendu que celui-ci était mort et enterré depuis belle lurette, la probabilité qu’il soit la bonne personne ne pouvait être plus importante.

– Laissez-moi me présenter, Je m’appelle Frédérique Tamara, tout le monde m’appelle Fred. Que ce soit dans le boulot ou la vie privée, on me dit Fred par ci, Fred par là. Des Fred en veux-tu, en voilà. Mais si ça ne vous dérange pas je préfèrerais que vous m’appeliez Tamara. De plus, je suis notaire et j’ai le très désagréable devoir de vous annoncer une mauvaise nouvelle. Ou plutôt deux mauvaises nouvelles pour être exacte.

– Mais ça va commencer à bien faire !

Notre journaliste de bas étage, voir même de sous-sol, pour être bien raccord avec le contexte de cette histoire, s’était redressé sur sa chaise.

– Ça suffit les mauvaises nouvelles et les sales coups du sort, ça va un moment ! Il faudra bien que ça s’arrête. Je veux dire on ne peut pas s’acharner pareillement sur quelqu’un. Il faudrait partager équitablement. Au bout d’un moment il y en a marre, et je ne suis pas du genre à rouspéter pour un rien, vous comprenez ?

– Je suis désolée que ma venue vous mette dans un état pareil, le rassura Tamara. Je n’y suis pour rien. Après tout, jusqu’il y a quelques minutes, je ne vous connaissais pas du tout. Vous étiez pour moi qu’un nom sur un dossier poser sur mon bureau. Mais maintenant que je vous vois dans votre cadre de travail tout pourri je dois reconnaitre que je compatis. Sincèrement, je n’aimerais pas être à votre place. Ça ne doit pas être facile tous les jours. Je ne dis pas que ma vie est un conte de princesse comme on nous en bassine des litres dans notre tendre enfance, ni même qu’elle est enviable. Mais enfin, je dois reconnaitre que tout me semble plus tentant que la situation dans laquelle vous vous trouvez, et pas qu’un peu.

– Bon, alors ces mauvaises nouvelles, coupa court Joseph qui semblait s’impatienter sur son sort.

– Eh bien voilà, vous avez raison, cela ne sert à rien de tourner autour du pot, ni d’y aller par quatre chemins. Je vous annonce que j’ai transféré comme convenu les 25 millions de dollars sur votre compte numéroté. Il vous suffit simplement de signer ici en bas de ce document et la somme vous appartient de droit et libre à vous d’en disposer comme il vous plaira. En gros vous êtes millionnaire.

– Je suis quoi, vous dites ???

– Vous êtes millionnaire M. Poisson, ou plutôt multi millionnaire pour être exact. Attendu que la somme qui vous a été livrée est bien supérieure à un million, on peut logiquement vous affubler du multi. Ça ne mange pas de pain et en plus ça en jette. Ça envoi du lourd, comme on dit quand on parle pour impressionner. Mais attention multi, pas comme dans Fiat Multipla, d’un pouce nonchalant, Tamara pointa à sa droite le véhicule qui bordait leur conversation. Ici, le terme multi peut laisser entendre, à tort, qu’il y a de la place dans son coffre pour une très grande quantité de plats. A moins que cela soit de l’italien vous me suivez ?

– Non pas vraiment !

Joseph semblait comme tétanisé. Pas une parcelle de son corps, pas un muscle, pas un boyau, pas même une cellule neuronale, ni une astrocyte et encore moins une oligodendrocyte n’était en mouvement dans les plus lointains tréfonds de son grand corps dégingandé. Non pas que la perspective de devenir multimillionnaire soit un problème en soi. Comprenons-nous bien, Joseph, pas moins que vous, ne nourrit de problème avec l’argent, sauf quand il vient à manquer, bien entendu. Mais il faut reconnaitre que certaines situations ont de quoi surprendre les plus aguerris. Recevoir vingt-cinq millions de dollars, comme ça, comme une fiente de pigeon qui finit sa course sur la veste a de quoi laisser perplexe. Et ce n’est pas parce que personne n’a vécu cette situation qu’il faudrait en douter.

– Et, existe-il une raison particulière qui justifierai que je reçoive tout cet argent ? Ne le prenez pas mal Tamara, mais je dois reconnaitre que tout ceci est très soudain, voire carrément inattendu. Loin de moi l’idée de refuser, bien au contraire. Mais disons simplement que chat échaudé craint l’eau froide. Et en l’occurrence, matière eau froide je dois reconnaitre que j’en connais un rayon. Donc pourrais-je savoir qu’est-ce qui me vaut le plaisir de quitter aussi brutalement le monde de la pauvreté et de la misère?

– Non !

La jeune notaire balaya du bras toute velléité de réponses.

– Non, non et non. Je ne suis pas là pour ça. C’est vrai quoi, à la fin. Chacun son travail. Mon rôle est juste de vous informer que vous avez reçu cette somme, point barre. Pour le reste il faut voir avec le commanditaire. Il parait que vous avez reçu une lettre il y a peu. Je vous suggère donc de bien vouloir vous renseigner et de faire le nécessaire auprès de cette personne. Mais, soit dit entre nous, il faudrait être bien con de penser que l’on peut recevoir vingt-cinq millions de dollars “out of the blu”, sans raison. Et sans vouloir trop m’avancer, à en juger par ma courte expérience, c’est le genre d’évènements qui n’arrivent que dans une probabilité tellement infime, presque atomique au regard d’une vie, que ce ne serait pas étonnant que tout ceci vous pète à la gueule un de ces jours.

– Bien, je comprends, coupa court Joseph.

L’écrivain se rappelle en effet avoir bel et bien reçu une enveloppe des mains de cet étrange père Noel, qui n’en était pas un.

– Et vous me disiez que vous aviez une autre mauvaise nouvelle à m’annoncer, relança le nouveau riche, pour qui soudain, la notion de bon et de mauvais s’était retrouvée quelque peu chamboulée.

– Oui, nous allons coucher ensemble, ici et maintenant sur votre bureau.

Joignant la parole aux actes, Frédérique Tamara arracha son chemisier de ses deux petites mains. Les gestes étaient précis et déterminés. Elle se précipita, poitrine au vent, sur notre ami fraichement enrichi, avec la ferme intention de tenir ses engagements, coute que coute.

Bon, vous avez remarqué, je fais tout pour aider, pour simplifier. Des chapitres courts, une histoire nerveuse, un peu de suspens, de la tension érotique et surtout des enjeux actuels de société. C’est ça la clef, si vous voulez mon avis. Je ne dis pas que tout le monde peut écrire un livre. M’enfin si le cœur vous en dit allez-y, après tout, c’est vous qui voyez. Mais pensez au lecteur, hein ? N’écrivez pas pour vous, mais plutôt pour les autres. Comme s’il n’y avait déjà pas assez d’égoïsme de par le monde. Si en plus on doit en rajouter dans les librairies, alors autant envoyer des MILF contorsionnistes au Vatican ou des balles de pingpong sur la lune. Ce n’est pas pour vous faire peur que je dis ça, c’est juste pour prévenir, ok ? Vous êtes prévenus, donc.

Chapitre 15 - L'étude

Joseph Poisson marchait d’un pas alerte, presque léger. Le soleil dans son dos, lui donnait des allures de géant avec une ombre qui précédait ses pas d’une bonne quinzaine de mètres. Il étendit les bras de part et d’autre de son corps et se rêvait le destin d’un bombardier B-52 “Stratofortress” prêt à effectuer son vol de reconnaissance dans les stratus d’une aube prometteuse. Il était heureux comme Romain pouvait l’être dans sa jeunesse. Le temps de passer chez lui, il eut l’agréable surprise de constater que son contrat d’édition lui était bel et bien parvenu. Décidément quand les étoiles sont alignées, les séries sont positives. Sans plus d’attention, il griffonna à la hâte sa signature en bas de page.

– Emballer c’est peser, pensa-t-il bien fort.

Il se dirigea vers la salle de bain où l’attendait une douche bien chaude. Alors que les minuscules particules d’eau rebondissaient sur sa peau, il ébauchait sa nouvelle vie de millionnaire. Toutes les perspectives qui s’ouvraient à lui. Il en avait le tournis. Se savonnant le bas du dos avec une éponge rêche, il hésitait entre une Ferrari SF90 ou une Bugatti Veyron. Pourquoi pas les deux après tout ? Finalement, l’embarras du choix est un concept qui ne concerne que ceux qui ne l’ont pas. Quand on peut tout prendre, il faut tout prendre. Le choix n’est plus une option contraignante, il apparait ridicule à en devenir insignifiant. Poisson avait la conviction qu’il changeait désormais de catégorie. Comme une chenille devient papillon. Non pas que la vie de chenille lui était insupportable, mais disons qu’à manquer d’espace on finit par étouffer, autant s’envoler pour aller voir ailleurs.

Alors bien sûr, un petit doute l’assaillait. Un grain de sable qui détonnait dans la pureté et l’immaculée blancheur de ce bonheur qu’il échafaudait autour de sa condition de nouveau riche. Oh, pas grand chose, peut-être même rien. Un rien qu’il mettait sur le compte des mots qui lui échappaient. Un jargon juridique. Mais tout de même ces notions de renonciation à son intégrité et à la maîtrise de soi. Le principe d’aliénation volontaire à une instance supérieure ajoutait un peu d’amertume à la parfaite douceur de son bonheur, une sorte d’arrière-goût. Il avait lu ces notions, sans les assimiler complètement. La lettre, ou le document juridique, qu’il avait signée à son insu, lui paraissait assez abscons. Joseph aimait cet adjectif, il lui parlait plus que d’autres, plus qu’abstrait ou abstrus en tout cas, probablement parce qu’il y avait con dedans, allez savoir, les choses de la vie tiennent parfois à un rien.

– Il faut que j’en aie le cœur net, résolut notre brave écrivain millionnaire, avant de se consacrer pleinement à sa vie de riche.

L’étude Lotscher, Mycoon & Lotscher, se trouve dans l’un des plus beaux quartiers de la ville. 854 mètres carrés dont près du tiers de cette surface réservée pour les seuls associés. Deux frères et un cousin. Non pas qu’ils passent plus de temps au travail que leurs quatre cents collaborateurs “ensardinnés” dans des open space sombres et malodorants. Mais disons que le prestige a besoin de place, même si on passe le plus clair de son temps sur des greens de golf. Là aussi, les surfaces dédiées à ce sport prestigieux, rapportées au nombre de joueurs qui le pratique, manifestent d’un certain déséquilibre des genres. Ce n’est pas vraiment comme le football. Mais ça, c’est un autre débat.

Joseph patientait son heure, non pas comme un condamné, mais presque. La salle d’attente était belle et confortable. Idéale pour attendre. Les magazines sur la table basse étaient de bonne qualité et plutôt récents. Il prit instinctivement celui où l’on découvrait en couverture une photo, granuleuse, d’une jeune femme en bikini sur une plage. Probablement une célébrité, une princesse, allez savoir. Il n’eut pas le temps de découvrir les autres clichés à moitié volés encartés au cœur du torchon. On le pria de suivre et de s’accommoder, Joseph suivit et s’accommoda.

– Mon bon Poisson !

Le ton du vieillard en papillonné était cordial et incitait à tendre une main amicale. Ce que Joseph fit sans se faire prier.

– Quel plaisir de vous voir en chair et en os. Enfin, depuis le temps que j’attendais ce moment. Ça change des conversations téléphoniques, n’est-ce pas. Bref, on peut dire que je ne vous ai pas menti, quand je vous disais que j’allais vous aider. Pour de l’aide c’est une sacrée aide, reconnaissez-le mon petit Jo. D’une main usée par le temps, il invita l’écrivain à prendre place sur un fauteuil. Je m’appelle Rufus Lotscher, je suis avocat et probablement l’une des plus grosses pourritures que la terre n’ait jamais portées, dit-il fièrement. A part peut-être mon frère et mon cousin, qui sont vraiment un cran au-dessus.

D’une main inclinée horizontale, placée légèrement au-dessus de sa tête chauve, Rufus indiquait une hauteur virtuelle qui le dépassait de quelques centimètres à peine.

– Eux, ce sont des vrais salauds, croyez-moi. Il n’y a pas pires racailles. Mais bon reconnaissons que de recevoir 25 millions de dollars, comme ça, sans crier gare, ça a de quoi surprendre, non ? J’imagine d’ici votre joie et votre surprise.

– Bien sûr, je suis très content et surtout reconnaissant. Précisa Joseph Poisson. N’imaginez surtout pas que je n’apprécie pas le geste, bien au contraire.

– Oh non, ne vous inquiétez pas. Pas la peine de vous mettre carpette, Jo. Cette somme vous l’avez bien méritée, elle vous revient de droit. J’espère simplement que cela va vous aider à réaliser vos rêves. Vous faciliter dans l’écriture de vos futurs bouquins. Ça ne vous dérange pas que je parle de bouquin ? se retourna brusquement l’avocat. Je demande ça parce que parfois certaines personnes n’apprécient pas le côté péjoratif du terme. Vous voyez c’est comme flic, l’expression peut déranger, mais il n’y a aucune volonté de nuire, soyez-en assurer. Flic ou policier et bouquin ou livre, même combat. De toutes façons, je ne lis jamais. C’est une perte de temps. Une activité pour les récalcitrants du ciboulot. M’enfin je respecte les petites manies de chacun.

– Non pas de soucis Monsieur Rufus, je ne suis pas du genre à me formaliser. C’est juste que….

– Que quoi ?

– Pardonnez-moi de pinailler ou de remettre en cause votre générosité. Mais je dois reconnaître que tout ceci me paraît tout de même un peu étrange. En plus, je veux être sûr d’avoir bien compris. Otez-moi un doute. Cet argent qui se trouve être sur un compte numéroté à mon nom, m’appartient bel et bien, c’est bien ça ?

– Oui absolument, confirma l’avocat avec conviction.

– Je peux donc en profiter librement, on est bien d’accord.

– Oui et non, nuança encore l’avocat. Disons que cet argent est à vous, ceci est un fait. Mais malheureusement vous ne pouvez pas en disposer à votre guise. Ce serait un peu trop simple, ou simpliste si vous préférez. Recevoir de l’argent c’est une chose, mais le dépensez c’en est une autre.

– Je comprends tout à fait, mais concrètement qu’est-ce qui m’empêche de dépenser cette somme ?

– Mais c’est vous-même Monsieur Poisson, vous et personne d’autre que vous !

– Moi ?

– Oui absolument, vous et vous seul, vous vous empêchez de gaspiller les 25 millions de dollars sur votre compte.

– Je ne suis pas sûr de comprendre.

Joseph Poisson qui avait depuis quelques temps, une forte tendance à l’hypermétropie, n’était pas myope pour autant s’agissant de voir venir les problèmes de loin. Il avait presque un deuxième sens pour identifier les emmerdes comme un Haut-Savoyard prédit la météo sur la cime des arbres.

– Monsieur Poisson, reprit l’avocat. Laissez-moi vous rappeler la promesse que je vous avais faite alors que vous décrochiez, un peu par hasard, ce téléphone dans une cabine publique. Souvenez-vous, je m’étais engagé à vous aider. Nous sommes bien d’accord ? Et reconnaissez que de donner de l’argent à quelqu’un, à fortiori 25 millions de dollars, n’est pas et ne sera jamais de nature à aider, bien au contraire. C’est bien connu, vous n’aiderez pas un pécheur affamé en lui donnant du poisson, donnez-lui plutôt des hameçons. L’action sera plus efficace. Mon aide, ou plutôt pour plus de précision, la mienne et celle de mes associés, va bien au-delà d’une simple question financière. Je crois d’ailleurs me souvenir vous avoir déclaré, selon les termes exacts de notre conversation : attention, je ne suis pas en train de dire que les choses seront faciles. Churchill vous promettrait du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Personnellement je pense simplement que vous allez en chier.

– Mais Monsieur Lotscher, laissez-moi vous marquer ici mon incompréhension partielle. Je peine à véritablement comprendre l’aide que vous comptez me fournir. Me donner de l’argent que je ne peux pas utiliser, il faut reconnaître que ça limite passablement les possibilités, non ? Donc pas de poisson, soit. Alors, pour que l’on soit tous les deux sur la même longueur d’onde et que nos violons soient bien accordés, permettez-moi de vous demander qu’entendez-vous par aide très précisément ? A quoi peut bien ressembler l’hameçon que vous aviez envisagé pour moi ?

– C’est très simple, nous vous avons racheté !

– Vous m’avez quoi ?

– Racheté !

Alors là, excusez du peu mais on navigue dans le sublime avec propulsion nucléaire. Inutile de dire que Poisson ne s’en remet pas. Il s’attendait à tout mais pas à ça et vous ? Il faut voir le petit air amusé qui se cache sous le rictus de l’avocat Lotscher.

– Oui écoutez-moi bien, reprit Rufus en sautant sur ses deux pieds. Le mécanisme, vous allez voir, est très amusant. Nous vous avons transformé en capital-actions, doté de 100’000 actions d’un prix nominal de 250 dollars. Soit 25 millions de dollars. C’est votre valeur, celle que vous avez acceptée en contresignant le document de cessation de vie personnelle. L’ensemble de ces actions ont ensuite été vendues sur le marché. Et personnellement, j’en ai acheté pour une quinzaine de pourcent, soit environ 3’750’000 dollars. Je crois que l’on peut dire que vous m’appartenez à hauteur de la moitié du tiers de votre capital. Vous comprenez ? Maintenant, nous sommes encore dans un procédé de vente de gré à gré, nous appelons ça une IPO dans notre jargon, pour Initial Public Offering, et devrions avoir couvert tout le capital prochainement. C’est une bonne nouvelle quand on y pense. Mais pour revenir sur ce qui vous concerne, disons que nous allons bientôt pouvoir tenir votre premier conseil d’administration, et ensemble avec les autres actionnaires nous allons enfin pouvoir vous aider à reprendre votre vie d’écrivain en main. Vous allez voir c’est une belle équipe d’investisseurs que nous sommes en train de constituer. Vous n’allez pas regretter votre choix. C’est une nouvelle aventure qui commence.

– Je ne suis donc plus moi-même ? Je ne m’appartiens plus ? Joseph Poisson qui ne perdait jamais le sens de la dramaturgie paniquait quand même un peu.

– Disons, pour être précis, que vous existez désormais sous forme d’une entité juridique et non plus humaine, ce n’est pas si grave après tout. La seule chose qui va changer c’est que l’on doit désormais vous appeler Joseph Poisson SA, vous voyez ce n’est pas grand chose, ce n’est pas la mer à boire. Quant à votre appartenance, n’exagérez rien. Il faut savoir que vous possédez toujours 10% de vos propres actions. Vous devez simplement partager votre moi avec d’autres personnes. Ne vous inquiétez pas, tout ceci sera bénéfique, vous le verrez. Nous sommes à vos côtés pour donner enfin un sens à votre carrière littéraire. Content que nous ayons eu cette conversation Monsieur Poisson. Tenez, voici mille balles, de quoi tenir les prochains jours. On se revoit bientôt et d’ici là portez-vous bien, conclut-il en raccompagnant le porteur de ses actions vers la sortie.

Rufus Lotscher claqua la porte sur les épaules du pauvre Joseph Poisson SA, qui se demandait ce qu’il avait bien fait au bon Dieu…

Chapitre 16 – Crise Labelle

Poisson, Poisson outragé, Poisson brisé, Poisson martyrisé mais, Poisson rêvait quand même d’être libéré. Sa tentative de suicide avait lamentablement échoué. Et pour cause, son pistolet était un faux, une réplique de Magnum, Desert Eagle chromé, calibre 44, pour enfants passionnés de guerre, futurs serials killers ou simplement fils de dictateur. Notre malheureux Joseph n’avait pas remarqué ce petit embout de plastique rouge qui obstruait le canon de l’arme. Il en fut quitte d’une jolie détonation au niveau de l’oreille qui lui laissa un tympan sifflant pendant quelques minutes.

Joseph Poisson SA était assis, les épaules voutées et la tête penchée comme pour mieux distinguer le bout du rouleau. Sa conversation avec l’avocat Lotscher l’avait vidé de ses dernières énergies renouvelables. Reconnaissons qu’il faut quand même sacrément aimer les montagnes russes pour supporter, sans tourner de l’oeil, les coups du sort qui se sont donnés rendez-vous sur son parcours de vie. Alors, si en plus on ne peut plus tirer la prise quand le courant ne passe plus, où va-t-on, je vous le demande ? Joseph se tourne à moitié, une jeune femme est assise à côté de lui.

– C’est l’histoire d’un milliardaire, lui raconte-t-il, qui propose 25 millions de dollars au premier de ses invités qui traversera spontanément sa piscine remplie de crocodiles, de serpents, de requins et de piranhas. Au bout de quelques minutes un type parvient au bout du bassin, il en ressort le corps mordu, lacéré et broyé, mais vivant. Au moment de récupérer son prix, le milliardaire lui dit, non, pas pour vous, vous n’avez pas sauté dans l’eau, c’est quelqu’un qui vous y a poussé.

Elle rigole ! Comme elle rit bien, pense-t-il. Sans vraiment savoir si elle se moque de lui ou pas. Joseph Poisson SA décide de se joindre au concert. Il se sent moins seul. Elle n’est pas super belle, non, pas vraiment un canon, pas même une arquebuse, mais quand elle rit, elle ne manque pas sa cible. Elle impressionne plus qu’une baïonnette toute neuve.

– Vous savez, je n’ai pas pour habitude d’aller voire un café avec le premier benu. La petite cuillère tintait comme une clochette sourde dans la tasse de son café qu’elle prend large comme une baignoire. Ne vous fâchez pas, ajoute-t-elle, je n’ai rien contre l’humour, vien au contraire ça m’amuse veaucoup, d’autant plus qu’il n’est pas toujours facile de faire rire les gens. Bous boyez ce que je beux dire, n’est-ce pas ?

Mais ce n’est pas possible! Il y a un truc qui cloche se demande Joseph Poisson SA en son for intérieur. Elle doit boguer, pense-t-il. Il lui manque les dernières mises à jour. Cette femme garde en mode veille l’application espagnole qui confond les B et les V. C’est sympa sous le soleil avec des tapas, mais là, ici dans cette conversation et ce café, sinistre…

– De nos jours, tout le monde pleure pour un oui pour un non, poursuivit la jeune femme sans se soucier des réflexions in petto de son vis-à-vis qu’elle n’entendait de toute façon pas. Bous boulez faire chialer dans les chaumières, rien de plus facile : prenez un enfant abec des gros yeux, plein de mouches autour, faites le sangloter près du corps mourant de sa paubre mère et le tour est joué.

C’est vrai quand on y pense. En plus la méthode est universelle pas une culture n’échappe à cette forme de tristesse. Aux quatre coins du monde la recette est rodée avec succès, garantie sur facture. Par contre, quand il s’agit d’amuser la galerie tout devient plus compliqué, plus « touchy » comme disent les anglais. Sans oublier qu’il faut faire attention de qui l’on se moque. De nos jours, le rire est devenu un véritable chemin de croix. D’ailleurs, ce n’est pas bien compliqué, peu s’y risquent. Trop dangereux !

– Je trouve que bous avez du courage, c’est brai à la fin, il faut le reconnaitre, bous m’avordée dans la rue, sur un vanc public, sans me connaître pour essayer de me faire rire. Chapeau ! Entre nous soit dit, et pour qu’il n’y ait pas de mal entendu, le fait que botre vlague ne soit pas drôle n’a pas braiment d’importance au fond. Ce qui compte c’est d’avoir essayé.

Joseph Poisson SA acquiesce de la tête comme on compte les gouttes de pluie qui filent sur le pare-brise d’une voiture lancée à vive allure sur une autoroute. Cette blague tient plus du fait véridique que de l’humour, pensait-il. Il observe ses gestes, à vrai dire, assez peu raccord avec son flot de paroles incessant et distordu. Poisson avait la désagréable impression de visionner un film mal doublé malgré les efforts du metteur en scène pour donner de la vie à cet ensemble détonnant. Très visiblement, cette fille qui lui infligeait ce flot continu de mots avait un problème de langage, un déficit de dialectique, un dyslexie aigüe ou toutes autres maladies inventées dans les années 70 pour frustrer les petits écoliers afin de mieux rassurer leurs parents. Joseph discerne difficilement les contours de cette rencontre. Les paroles de son interlocutrice l’envoutent comme une odeur inattendue dans un lieu surprenant. Le tout a quelque chose d’improbable.

– Enfin, s’exclame-t-elle portant le café à ses lèvres. Son visage disparut presque entièrement derrière la tasse qu’elle tenait entre ses deux mains. Je parle, je parle et j’en ouvlie les vonnes manières. Je m’appelle Crise, Crise Lavelle. Je sais, c’est étrange comme nom, un peu cul-cul me direz-bous, mais c’est une longue histoire que je bous raconterais peut-être un autre jour. Je suis désolée, bous debez me prendre pour une de ces jeunes écerbelées. Une de celles qui errent sans vut, si ce n’est de faire des achats et dépenser l’argent à tour de bras.

Crise n’était pas de ce genre de fille là. Au contraire, elle penchait vers une nature bien différente. Elle se confiait, sur le ton de la connivence, qu’elle était peut-être qu’une téléphoniste mais elle possèdait plus d’un tour dans son sac, du bout du doigt elle montrait son petit accessoire posé sur les genoux. Une personnalité complexe. Crise est, comme qui dirait, surprenante, sans vouloir faire preuve d’arrogance.

– Mais enfin, bous aurez vien l’occasion de bous faire une meilleure idée à force de me connaître. C’est botre vut, n’est-ce pas ? Interrogea la dyslexique. Bous boulez faire ma connaissance, apprendre à me découbrir, n’est-ce pas ?

– Oui, évidemment, la question prit Joseph de cours, en pleine phase de cadrage. Je souhaite vous connaître, en tout cas me faire une meilleure idée de votre personnage. Ne le prenez pas mal, quand je parle de personnage il n’y a rien de péjoratif, je ne vous compare pas à l’un de ces caractères de bande dessinée un peu haut en couleur, sur papier glacé, qui salit les doigts si on y prend pas garde. Pardonnez-moi si je vous donne l’impression de ne pas vous écouter ou plutôt si j’affiche cet air détaché, c’est juste que c’est ma nature. Voyez-vous, je suis comme ça, j’aime observer les gens pour essayer de les comprendre pour mieux les assimiler. Et puis, pour tout dire, les choses sont un peu compliquées pour moi ces derniers temps. Il m’est arrivé passablement d’aventures dont je peine à cerner le premier indice d’explication. Et j’aimerais bien déchiffrer les tenants et les aboutissants de ce charivari. Je crois sincèrement que chaque chose a sa place sur cette terre et, que sans vouloir faire de philosophie à deux balles, tout arrive pour une raison bien précise. Il suffit juste de prendre le temps de comprendre laquelle.

-Bous avez raison, on ne prend pas assez le temps de comprendre ce qui nous arribe, confirma Crise.

Les gens effleurent toujours du bout des doigts les évènements qui touchent leur vie. Au fond, pas besoin d’être médium pour constater qu’il n’y a pas de réelle volonté d’aller au fond des choses. C’est probablement notre époque qui veut ça. On a, paraît-il, plus le temps de persévérer, plus l’envie de creuser. Je ne suis pas en train de dire que tout était mieux avant, même si…. ajouta Crise.

-Même si c’est le cas, interrompit Joseph ?

-Non, pas du tout, je ne crois pas que cela soit le cas. D’ailleurs, comment le saurais-je ? Je n’étais pas là abant. Je suis là maintenant. Mais pour ce qui est d’abant, je crois qu’il faudrait poser la question à mon grand-père ou ma grand-mère.

Malheureusement les aïeuls de Crise n’étaient plus de ce monde. Morts tous les deux. C’était un soir de pluie, une terrible soirée. Cette nuit-là, les éléments de la nature étaient complètement déchaînés. La foudre et le tonnerre frappaient la terre avec une violence jamais vue. Sur le coup de quatre heures du matin, son grand-père eut l’étrange sensation que tout le monde avait péri des suites du sinistre. Le vieil homme avait tort, bien évidemment, mais pour une raison inconnue il pensait sincèrement être le seul survivant de ce terrible cataclysme qui avait englouti la race humaine. A l’idée de vivre seul au monde avec sa femme pour seule compagnie et pour le restant de sa vie, le grand-père de Crise préféra mettre fin immédiatement à ses jours. Un flacon entier d’eau de javel dans le gosier et il s’effondra raide mort comme un vieux sac au pied de l’escalier. Quand sa femme réalisa ce qui venait de se peoduire, elle décida de fêter sa liberté retrouvée. Elle déboucha les meilleures bouteilles que son mari gardait jalousement au fond d’une armoire, fermée à double tour. Peu habituée aux alcools forts, elle tomba dans un coma éthylique, ce qui provoqua sa chute mortelle dans l’escalier. On les retrouva au petit matin enlacés comme deux amoureux qu’ils n’étaient pas. Certains eurent la larme à l’œil et beaucoup pensèrent : c’est beau l’amour !

– Mais ils abaient tort. Crise passa un doigt derrière son oreille pour y coincer une mèche un peu rebelle. L’amour ce n’est pas veau, ça n’a pas de forme, ni de couleur. L’amour, croyez-moi, ce n’est rien qu’un truc.

« Un truc ? » Décidément cette fille avait l’art de surprendre son monde, pensa Joseph. Mais ce n’est pas plus mal, il en oublie un peu ses problèmes.

– Un truc, vous voulez dire comme quelque chose d’insondable et d’un peu mystérieux, compléta Joseph ?

– Non, arrêtez, bous dites n’importe quoi à la fin. Souffle-t-elle exaspérée.

Crise Labelle se passa une rasade de baume au cacao sur ses lèvres délicates, puis referma sa petite pochette posée délicatement sur les genoux, avant de plonger à nouveau son regard dans celui de Joseph avec un air de défi. “Nous ne sommes pas dans un cours élémentaire pour enfants diminués. Faites un effort, mince ! Ça en deviendrait presque lassant à la longue”.

Crise parlait d’un truc, d’un vrai truc au sens propre du mot. L’amour c’est un truc comme une astuce, si vous préférez, un procédé utilisé pour créer une illusion. Regardez dans le dictionnaire, c’est écrit noir sur blanc, vous savez lire, n’est-ce pas ? C’est bien connu, ça fait des siècles qu’on nous enfume avec cette histoire d’amour. On nous parle d’amour par-ci, d’amour par-là. Ce n’est pas compliqué, tout le monde en parle ! Du début de la vie jusqu’au dernier jour, avant le trépas : amour, amour, amour, comme s’il en pleuvait. Tout cet amour qui dégouline à perte de vue, c’est devenu lassant. Toujours la même ritournelle. Croyez-moi ce truc commence à nous sortir par les oreilles. Mais le plus énervant dans toute cette histoire, c’est cette habitude que l’on a développé de croire à ça, de se laisser bercer à la moindre évocation du mot amour. Comme si, par sa seule présence, comme par magie, il allait changer la face du monde. C’est quand même incroyable, vous ne trouvez pas ? D’autant plus qu’on est bien loin du compte. S’il existe un mot responsable de la mort de millions, voire de milliards de personnes, c’est bien celui-là. Amour : Bam ! Un mort. Non, croyez-moi, Crise n’a pas tout à fait tort, ils se foutent bien de notre gueule là-haut avec leurs mystifications. Les rois de l’entourloupe. Ah ! je les imagine en train de se taper sur les cuisses et rire de notre crédulité et…

Crise reprend une position adossée contre sa chaise, marque un temps d’arrêt avec son café froid entre les mains. L’étonnement de Joseph ne se définit pas, bien sûr, ses traits de quadragénaire fatigué. Crise continue sa diatribe sans laisser au pauvre Joseph Poisson SA le temps de glisser un mot.

– Je bois en bous l’homme de raison glisse-t-elle avec malice. Comprenez-moi bien, je parle ici de raison dans le sens du raisonnement, je ne me permettrais pas de bous accuser d’aboir toujours raison ou je ne sais quoi.

C’est bien connu, il n’y a que ceux qui ont souvent tort qui pensent avoir toujours raison. Crise pense sincèrement qu’il faut se donner plus le temps de réfléchir et de comprendre pour aller de l’avant. Sinon tout ce que l’on fait c’est de la gymnastique inutile. On garde la forme mais ça ne sert à rien, c’est un peu comme marcher à contresens sur un escalier roulant. On a le sentiment d’avancer mais dans les faits, rien ne bouge. On fait du surplace en attendant la mort, comme des cochons dans un élevage industriel, c’est triste. Mais c’est vrai que tout ça finit par devenir agaçant à la longue. On a envie de penser à autre chose. Se tournant vers le serveur, elle l’interpelle pour un autre café.

– Bous prenez aussi quelque chose ? Crise essuie ses lèvres d’un bout de serviette en papier. Son regard se pose à nouveau sur Joseph Poisson SA. Ça bous dérange si on se tutoie ? La tête du jeune millionnaire frustré oscille de manière verticale pour signifier qu’il est d’accord. Très bien, à la vonne heure, ce sera mieux ainsi, plus facile en tout cas. Et puis on ne ba pas tarder à partir. La route est longue. Si on beut boir le soleil se leber sur la mer, on ne debrait y aller sous peu, alors dépêche-toi !

Chapitre 17 Jeu, set et match

Crise Labelle, n’était pas vraiment belle. Non, on ne peut pas dire que ce fut une beauté. D’ailleurs, dès son plus jeune âge, ses camarades d’école se sont chargés de le lui rappeler régulièrement. Les choses à l’adolescence ne se sont pas améliorées. Dotée d’une peau un peu grasse, sujette aux éruptions cutanées, Crise était souvent comparée à un magasin de boutons. C’est bien connu, à cet âge, les enfants ne sont pas doués d’une imagination débordante. Un défaut qu’ils compensent largement par une obstination et une persévérance de tous les instants.

La mère de Crise était une vieille américaine, stripteaseuse et dyslexique, mais surtout stripteaseuse. Elle était notoirement connue pour son métier qu’elle pratiquait avec passion depuis de nombreuses années, malgré son handicap qu’elle dissimulait avec obstination. C’est ainsi qu’elle connut, un soir, le père de Crise, un très riche homme d’affaires de passage dans son club après la signature d’un gros contrat.

– Laissez-moi vous dire que ce n’était pas la seule affaire qu’il avait conclue ce jour-là. L’escalier en colimaçon qui menait aux chambres s’en rappelle encore. Une partie de jambe en l’air sans filet et sans détour.

Elle ne le revit évidemment plus son amant éphémère. Eléonore Labelle, car tel était son nom, sévissait dans un pince-fesse appelé le « Dream Girls ». Eléonore, que certains surnommaient la très belle, était une grande rousse à la poitrine généreuse, ce qui la rendait très sympathique au premier regard. Née aux confins de la Louisiane, elle n’aimait rien de moins que de se déshabiller devant les hommes. Sans se poser de questions, elle pratiquait l’art de l’effeuillage comme une crêpière retourne ses crêpes, avec des gestes naturels et automatiques qui ne laissaient transparaître aucune forme de gêne, ni de pudeur. Dès son plus jeune âge, dans le petit village de Mandeville dans le Bayou, elle faisait de son corps une attraction.

– Et alors ? Je leur montrais mon petit frifri aux camarades d’école, à la récréation ou après la classe, répétait-elle souvent, pour quelques dollars, c’est toujours ça de pris.

Eléonore la rousse avait parcouru beaucoup de chemins depuis cette époque-là. Elle était devenue une grande et belle femme, mais le regard des hommes ne s’était jamais asséché sur sa peau rendue brûlante par l’éclat de ses cheveux rouges. De fil en aiguille, elle était devenue une reine de la scène. Elle avait connu ses heures de gloire jusque dans les meilleures salles de Las Vegas où, son agent l’avait surnommée la pyromane du dance-floor. Eléonore, considérait son corps comme une œuvre d’art. Malheureusement, la grossièreté et l’ignorance de son public l’avaient poussée, de plus en plus, à se réfugier vers l’alcool fort. Sa carrière s’était peu à peu ternie et, sa passion fanée devant tant de stupidité masculine.

Les hommes s’enflammaient au premier regard pour cette belle incendiaire qui offrait généreusement ses regards langoureux. La plupart d’entre eux ne restaient pas dormir et les autres ronflaient jusqu’au réveil. Elle pensait à sa jeunesse passée au bord du lac Pontchartrain en Louisianne. Les incessants assauts, le soir venu, des moustiques tenaces, les seuls autochtones qui n’avaient pas abandonné le combat contre l’envahisseur, même après l’abdication du roi Louis XV sur ses nouveaux territoires.

Issue d’une très ancienne famille bretonne immigrée au début du dix-septième siècle, Eléonore portait avec fierté son nom de famille, Labelle, comme on porte une torche au milieu de la nuit, pour ne pas se perdre dans les ténèbres du Bayou. Après tant de siècles d’oublis, elle avait perdu tout contact avec la terre de ses ancêtres. Tout au plus savait-elle qu’il existait, là-bas par-delà les océans, un territoire où sa famille avait jadis vécu et souffert avant de venir chercher un salut dans le nouveau monde. Mais la douleur ignore les distances et le temps, le sort de sa famille ne s’en trouva pas amélioré pour autant au cœur des marécages de cette petite France.

Ce n’est que vers l’âge de trente ans que Eléonore fit le voyage de ses aïeuls, en sens inverse, cachée dans un bateau cargo qui transportait des bananes encore vertes. L’accostage fut douloureux. Eléonore découvrit sa terre d’origine avec un brin de stupeur, matinée d’incompréhension. La grande France l’accueillait dans la plus sombre indifférence. Eléonore comprit qu’elle ne trouverait, sur cette terre miniature, aucune racine familiale.

– Ici, tout est petit, se désolait-elle. Le lac, sorte d’échantillon de mer, n’offre aucun débouché sur mes rêves de grandeur.

Les maisons jouxtées les unes aux autres comme une ville rétrécie sous l’effet de l’humidité et du froid. Les distances réduites à leur plus court chemin, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de prendre sa voiture pour acheter un litre de lait. Et même ces automobiles, modèles réduits pour enfants, se montraient assez peu compatibles avec le calibre d’une famille américaine moyenne. Bref, Eléonore se sentit un peu trompée mais, fit contre mauvaise fortune bon cœur. Elle tenta de trouver sa place dans cette communauté où l’on parlait le français, si loin de la France dont elle rêvait.

Nostalgique de son beau lac dans le Bayou, elle quitta la Normandie pour s’installer plus à l’est. C’est tout naturellement qu’elle chercha un emploi de stripteaseuse sur les bords du Léman. Ses efforts furent vains et ce, malgré son expérience démontrée et ses qualifications reconnues. Non pas qu’il n’y eut pas de demande pour cette profession dans la région, bien au contraire. Mais pour des raisons liées à la géographie et l’histoire, ce genre d’établissement n’avait pas sa place par ici. Certains villageois, un peu gênés, lui expliquèrent avec une pointe de regret, que même à l’époque de la grande Rome antique, les garnisons de l’empire avaient interdiction de s’adonner au lupanar tant qu’elles séjournaient en Gaule. Autant dire que la motivation des troupes était au plus bas et que, secrètement, les centurions et toutes leurs cohortes rêvaient d’une mutation rapide en Germanie ou en Hispanie. Eléonore décida de faire fi de ces coutumes historiques.

– Je suis une américaine, imprégnée du gène entrepreneurial, se persuada-t-elle.

Elle décida de se mettre à son compte pour ouvrir son propre salon d’effeuillage en sous-sol de la maison qu’elle louait. Le “Dreams girls” connu un succès foudroyant. Les premières semaines, tous les hommes de la région vinrent à la faveur de la nuit, découvrir les splendeurs de la magnifique rousse venue des Amériques. Mais rapidement, les villageoises alertées de cette nouvelle attraction locale, se mirent à épier leurs maris avec plus d’attention. C’était un fait, les sorties nocturnes des maris augmentèrent drastiquement. Mais au-delà de ça, c’était surtout le sourire béat et coupable qui accompagnait leur retour au bercail qui incita les vigilantes à mettre le holà sur ces activités nocturnes indécentes. Qu’importe la vindicte féminine, Eléonore Labelle continua son service et se mettait toujours volontiers à nue pour les visiteurs de passage, car elle avait la passion du travail bien fait chevillée au corps.

Pourtant, s’il était une chose que Eléonore aimait autant que d’être nue, c’était de regarder le tennis en tenue d’Eve. Devant sa télévision, dans son plus simple appareil, elle ne perdait pas une miette des grands matchs de son époque. Dès son plus jeune âge, alors que les couleurs étaient encore baveuses sur l’écran rebondi, elle suivait les échanges entre les plus grandes joueuses mondiales. Combien de dimanches après-midi passait-elle, les fesses à l’air, posée sur le canapé à observer les matchs de ses héroïnes de la petite balle jaune.

– Steffi Graff, la froide et mystérieuse, soupirait-elle, Monica Seles, la boudeuse hystérique, Mary Pierce, l’élégante frenchy, Martina Hingis, la petite fée des courts.

Mais sa favorite était et sera à jamais l’américaine Chris Evert Lloyd. Cette formidable battante, cent cinquante titres en simple, dont dix-huit en Grand Chelem. Des chiffres qui font de l’américaine, originaire de Fort Lauderdale en Floride, la deuxième joueuse de tennis la plus titrée de tous les temps. Quelle carrière ! Quel palmarès. Mais plus que ça, quel jeu, quelle approche de balles pour cette superbe femme. Jamais un seul geste qui ne soit dénué d’élégance et d’harmonie. Décidément, regarder la tenniswoman américaine sur petit écran lui procurait une sensation très intense. Peut-être pas tout à fait un orgasme, mais en tout cas une sensation plus forte que celles que lui avaient laissé certains hommes au lit.

Jusqu’à ce souvenir de juin 1986 à Paris. Par un beau dimanche ensoleillé, la finale de Roland Garros qui mettait aux prises son héroïne à l’ineffable, la monstrueuse et odieuse rivale de toujours, Martina Navralitova. Un match qu’Eléonore redoutait jusqu’au plus profond de ses tripes.

– Une bête immonde, froide et calculatrice venue de sa communiste Tchécoslovaquie contre la douceur et le sourire poussé sous les cocotiers de Floride. « Je la déteste », confirma-t-elle.

L’horrible soviet, âgée alors de trente ans, survolait le tennis mondial et surfait sur une vague de trois victoires consécutives face à son opposante du jour. Les critiques et les journalistes disaient Chris Evert finie, lessivée. Plus jamais l’américaine ne pourrait gagner, ne serait-ce qu’un seul match contre l’omnipotente Tchèque, le rouleau compresseur de Prague. Eléonore pleurait intérieurement de cette injustice.

Quand elle vit sa favorite, faire son entrée sur le court central, Eléonore eut un haut le cœur. Chris Evert était vêtue d’un petit pull quadrillé, rose pastel, échancré sur le devant. Une superbe création stylistique de la marque Ellesse.

– Il n’y a que les italiens pour sublimer pareillement la femme sportive, pensa-t-elle.

Le tout était d’ailleurs harmonieusement accompagné d’une petite jupette rose qui soulignait à la perfection le galbe profond de ses belles jambes rasées et dorées au soleil de Miami Beach. A chaque service, qu’il soit gagnant ou perdant, peu importe, la coquine se soulevait au gré du vent pour laisser paraitre une jolie culotte de coton blanc. Aucune vulgarité, loin s’en faut, juste de la douceur et de la grâce. Tout le contraire de son adversaire.

– Habillée à la “vas-y comme je te pousse”, analysa Eléonore avec dégoût. Sans aucune recherche d’esthétisme. On reconnait bien là, la perception soviétique du sport. Etre au lieu de paraître.

Elle en frissonnait de dégoût et de colère. Une tenue bleue et blanche, sans le moindre style ni recherche d’originalité. Une bande en “V” couleur ciel recouvrait le t-shirt de Martina Navratilova. Probablement pour signifier qu’elle entendait bien sortir victorieuse de ce match, coûte que coûte. Une Tchèque déterminée et sans scrupule. Car, elle avait beau avoir acquis la nationalité américaine peu de temps avant, elle n’en demeurait pas moins une fausse combattante de la liberté. Comme le dira un président, quelques années plus tard : « un cochon sera toujours un cochon, même avec du rouge à lèvres ».

Eléonore avait également un œil sur la coiffure de Chris Evert. Un fin brushing qui intensifiait à la perfection la douceur de son visage, sans en ramollir les traits, ni la conviction qu’impose le tennis professionnel féminin de haut niveau. De son côté Martina Navratilova avec ses grosses lunettes cerclées d’or à la façon d’un comptable besogneux et distant, jetait un froid regard sur le jeu. La Tchèque frappait fort depuis son fond de court. Chris variait les mouvements et les postures pour déstabiliser l’adversaire. Mais la machine à gagner, venue de l’est, était imperturbable. Martina remporta le premier set 6-2. Eléonore n’y croyait plus et pleurait déjà à chaudes larmes, sentant que son dimanche allait se terminer en un horrible cauchemar.

Sous le ciel parisien, l’inattendu se produisit. Peu à peu Chris Evert reprit confiance. Signe de sa détermination, elle avait rangé dans le petit sac de sport, son pull rose, qui, bien que très seyant, l’entravait dans ses mouvements du bras. On la retrouvait maintenant sur le court central, vêtue d’un simple t-shirt blanc sans manche, qui dévoilait ses belles épaules. Le match bascula. Chris enchaînait, avec une facilité déconcertante, les mouvements croisés, les reprises de volées et les passing gagnants. L’américaine remporta le deuxième set sur le score sans appel de 6-3. Eléonore trépignait maintenant sur son canapé. Elle sursautait durant les points importants. Debout au plus fort des échanges, elle tournait le dos à la fenêtre qui donnait sur une rue animée, montrant son joli postérieur sautillant au rythme des échanges. Des passants s’arrêtaient pour profiter du spectacle, à mille lieues de penser qu’un match de tennis féminin pouvait procurer de telles sensations. Non rassasiée, la belle Chris enchaîna le troisième set avec la même fougue. Elle occupait le court comme personne, virevoltante et insaisissable comme un papillon au printemps. Ses balles trouvaient des trajectoires inouïes et à chaque fois, hors de portées de Navratilova. La grande bigleuse commençait à plier sous les coups de butoir de son adversaire. Eléonore criait maintenant, debout sur les cousins, à tue-tête à chaque coup gagnant. Les bras haut levés vers le plafonnier du salon, sa poitrine encore ferme pour son âge, participait en ballotant à cette ivresse victorieuse.

Sur la balle de match au comble de l’excitation, alors que Chris Evert était montée au filet pour placer un formidable amorti gagnant, Eléonore poussa un long cri de joie et de stupeur.

– La belle a vaincu la bête, triompha Eléonore. Chris la lumineuse avait dominé Martina la géante à lunette.

La stripteaseuse riait et pleurait de tout son cœur. Elle était heureuse, comblée par un de ces bonheurs simples que la vie nous réserve si rarement. C’est à ce moment-là que la poche de ses eaux décida de rompre, déversant sur la moquette du salon un liquide visqueux annonciateur d’une nouvelle existence. Mais aussi de nouvelles emmerdes, de nouveaux drames et autant de problèmes à affronter tant la vie n’a pas son pareil pour faire chier le monde. Mais à cet instant précis, rien de ceci n’avait d’importance. Eléonore nageait dans le bonheur le plus complet. Tout naturellement, elle décida en ce septième jour du mois de juin 1986, d’appeler sa fille du nom de sa joueuse de tennis préférée. Chris, Chris Labelle, ce qui se transforma en Crise Labelle, car personne n’aura oublié qu’étant dyslexique, la nouvelle maman-stripteaseuse avait tendance à confondre les lettres, tout particulièrement les C et les Ch.

Eléonore se retrouva donc à élever seule cet enfant survenu sur le tard. Agée de 45 ans, elle prit pourtant cette responsabilité avec beaucoup de dignité et de résignation, ce n’était pas la première tuile que la vie mettait sur sa route et probablement pas la dernière. Elle se dit dès lors qu’elle allait aimer cet enfant de toutes ses forces. Une force tellement prodigieuse que tout le monde allait voir qui était Eléonore Labelle et de quel bois elle se chauffait.

C’est donc avec beaucoup d’amour, tellement d’amour qu’il en débordait régulièrement par les fenêtres jusque sur le trottoir dans la rue, que grandit Crise. Entre les stripteases et le tennis, elle tenait à faire de sa fille une personne heureuse. Dans l’éducation de Crise, la pauvre Eléonore n’eut malheureusement pas le même succès que Chris Evert Lloyd sur le circuit du tennis mondial.

– Après tout, la vie n’est pas vraiment un grand Chelem, se répétait Eléonore. Les défaites sont plus nombreuses que les victoires et toutes les surfaces sont glissantes. A la différence des matchs retransmis en mondovision, la vie ne nous affuble pas de deux commentateurs en cabine qui savent décortiquer et analyser nos faits et gestes avec humour mais surtout, avec une certaine logique.

Cette analyse ne manque pas de jugeote. Dans la vie, on est plutôt seul pour assumer les conséquences de nos actes. Et laissez-moi ajouter que la double faute est toujours sévèrement sanctionnée.

Crise tomba dans une sorte de mini dépression dès les prémices de l’adolescence. En cause : les garçons. Les garçons de son âge, mais aussi les autres, les plus jeunes et ceux plus âgés. Bref, tous les garçons avaient tendance à laisser couler leurs regards sur son décolleté plus que sur son visage et ses petits yeux vert noisette. Peu de gens connaissaient la réelle couleur de son regard car, peu de gens voyaient la partie du corps qui vivait au-dessus de la poitrine de Crise. Sa chevelure était d’un très beau roux. Pas du genre incendiaire comme sa mère mais plutôt, un roux bien de chez nous, tout en nuances et en reflets surprenants qui alternaient entre le blond foncé et le brun clair. Couleur vénitien diront certains qui veulent se la raconter. De bien belles teintes qui contrastaient toutefois, avec la noirceur de son âme, couleur fleur bleue un peu fanée.

Ému par cette histoire de vie, Joseph Poisson SA se sentit saisi par une émotion soudaine. Spontanément, il approcha ses lèvres de celles qui venaient de lui raconter son histoire pour y déposer un baiser. Dans l’action, sa main droite avait déjà pris la forme d’une demi sphère pour y accueillir un sein qui n’en demandait pas tant à cet instant précis.

Chapitre 18 – Le road trip

Le bolide filait à vive allure sur la route du sud-Est. D’ailleurs, si par vive allure on entend, dans les bons livres une vitesse comprise entre 180 et 200 m/h, alors je me dois de préciser que le véhicule roulait ici carrément à très vive allure. Le ciel, tout comme la route était splendide, du moins, les paysages qui bordaient l’asphalte. Crise gardait sa concentration pour la conduite. “Un accident est si vite arrivé”, se répétait-elle. Les mains en position dix heures dix, le regard droit devant, elle ne pensait à rien.

– D’ailleurs, y a-t-il quelque chose à quoi penser ?

Joseph Poisson SA dormait comme un bébé sur le siège passager. Un peu à l’étroit, ses jambes “s’ensardinaient” entre le levier des vitesses, la boîte à gant et la poignée de porte. Sa joue légèrement endolorie et rosie pas sa tentative d’embrassade échouée, lui donnait un air de nouveau né un peu constipé. Crise avait eu son petit moment de tranquillité. Les spasmes qui secouaient le grand corps dégingandé à côté d’elle, trahissaient un début de réveil qui s’annonçait difficile. Crise le sait, on ne possède jamais assez de temps pour être tranquille. C’est un peu comme aux échecs, quel que soit l’adversaire, des petites horloges japonaises, toutes mignonnes et presque silencieuses, vous rappellent que le temps reste votre pire ennemi. Comme c’est souvent le cas, on pense que le rival est devant nous alors qu’il se trouve juste à côté et qu’il fait clic, clic, clic, tout en douceur. Quoique l’on fasse, il nous vaincra, sans se presser, c’est lui qui nous verra partir en premier. On aura tiré notre révérence avec ou sans pertes ni fracas, que lui continuera son petit rituel : clic, clic, clic.

– Une Lancia Stratos ? Furent les premiers mots prononcés par notre écrivain dès qu’il se fût presque entièrement extirpé des limbes du sommeil. C’est à peine croyable, j’adore cette voiture. Elle est vraiment incroyable. Incroyablement petite aussi, ajouta–t-il en se redressant sur son siège en cuir ramolli.

– C’est un modèle de 1975, du sept août précisa Crise. Lancia n’en a fait que quatre cents quatre-vingts exemplaires, en tout. Le moteur est emprunté à la Dino Ferrari, six cylindres en B à 65°, douze soupapes, 2418 cm3 de cylindrée alimentés par trois carburateurs douvle corps Weber 40DCF. Une petite bombe si tu beux mon sentiment.

Crise ne quittait pas la route des yeux. Pour être tout à fait précis, sachez également que ce modèle est équipé de quatre freins à disques ventilés. Un bolide qui monte de zéro à cent en sept secondes. Comme vitesse maximum, elle atteint les 230 km/h, pour une consommation de seize litres aux cent kilomètres.

– Autant dire qu’elle suce drôlement. Crise se retourna brusquement vers Joseph, je ne fais là aucun sous-entendu. Je te préviens, tu n’es pas du tout mon genre. D’ailleurs, pour couper court à toute spéculation, je t’informe que je n’ai pas de genre, comme ça, les choses sont dites.

– Tu t’y connais bien en automobile ?

– Non pas du tout, juste la mienne, précisa Crise. J’ai appris ça par cœur. Ça en jette, comme on dit.

Mais surtout ça évite de se faire entuber par les garagistes quand on y passe pour une petite réparation. La Stratos possède tous les défauts du monde. On pourrait même dire qu’elle est le diable incarné. Chacun trouve le diable où il le veut et où il le peut. Pour Crise, il est ici coincé dans ce tout petit habitacle à côté de cet énorme moteur transversal situé à l’arrière. Je pense que le jour où Satan viendra la prendre, il n’aura pas à chercher longtemps. Il la repérera de loin, seulement au bruit. Et puis voilà, il n’y aura plus qu’à plier bagage. De toute façon je parle de bagage mais, de toute façon, nous n’avons pas grandchose à prendre. On peut même dire que pour ce genre de déplacement, on peut voyager léger.

Le road-trip se poursuivait en silence sur plusieurs kilomètres. Enfin, en silence si l’on exclut l’infernal bruit du V6 Ferrari qui vibrait dans le cockpit et les oreilles des passagers. La campagne était belle. Joseph Poisson SA ressentait, sans vraiment bien comprendre ce qu’il faisait ici, un étrange sentiment de liberté. Le Bignon-Mirabeau, Rozoy-le vieil, Bazoches-sur-le-Betz, Foucherolles, Chantecoq, la Selle-sur-le-Bied, Piffonds, Santin Marti et Saint Loup d’Ordon, Précy-sur Vrin, Guerchy, Branchy, Appoigny. Les coins de l’Est, s’ouvraient à lui, à son regard. Bien sûr, le bolide passait à une bien trop grande vitesse pour apprécier tous les détails des aménagements villageois et encore moins la beauté des paysages. Mais la route était là elle se suffisait à elle seule et au besoin de grands espaces et d’aventures. Certains vous diront qu’il n’est pas nécessaire de lire l’étiquette du vin pour profiter de son ivresse. Ils n’auront certainement pas tort. Des paroles d’alcooliques mais, des paroles qui ne sont pas dénués de sens pour autant.

Ne pensez pas que Joseph Poisson SA soit moins intelligent que n’importe lequel d’entre nous. Enlevez-moi tout de suite ce petit air supérieur et hautain qui vous va si mal. D’ailleurs de quels critères parlons-nous ? “Existe-t-il vraiment une nomenclature qui permet de classer l’intellect des gens?” réfléchissait Joseph. Pourquoi pas, après tout. On voit de tout dans ce monde.

Reste que les événements de ces derniers jours n’ont pas laissé notre journaliste localier intact. Bien au contraire, il possède assez de facultés de jugement pour comprendre qu’il s’est embarqué dans quelque chose d’insondable. Une aventure presque indéchiffrable. Alors que faire ? Hein, je vous le demande ? Quand on ne peut pas déchiffrer, on reste là, à essayer de faire et refaire les calculs, à s’en péter les vaisseaux du cortex cérébral comme un singe devant un boulier ou, on s’offre une pause ? Chacun choisit son camp. Moi j’ai fait mon choix. Je ne pense pas qu’il soit d’ailleurs bien différent de celui de Joseph. Il se laisse porter, lui. On finira bien par trouver une solution après tout. A quoi cela peut bien servir de forcer le destin. Si ce n’est pour se retrouver avec une condamnation pour viol sur son karma. Des années de galère qui ne mènent à rien. Nous ne sommes pas des hamsters après tout.

– Et bien ma foi, je crois que j’ai vesoin de comprendre un certain nomvre de choses, s’exclama Crise. Depuis ton discours devant l’assemblée l’autre soir, très joli discours par ailleurs, j’ai le sentiment que plusieurs portes se sont oubertes en moi.

– Des portes ?

– Oui, comme si je redécouvrais des passages inconnus, enfouis à l’intérieur de moi.

Alors évidemment, quand on ouvre des portes et des fenêtres, ça fait des courants d’air, on risque de prendre froid. Mais surtout ça fait circuler les idées et d’une certaine manière ça chamboule tout. On pourrait ainsi dire que ça remue la merde. D’une certaine manière c’est bien et c’est mal à la fois. Crise tapotait des deux pouces sur le volant tout en réfléchissant à haute voix.

C’est mal, tout d’abord parce que ça pue à tous les étages et l’air devient vite irrespirable et puis, c’est bien parce que ça permet de prendre conscience et de réaliser certaines choses qu’on avait un peu oubliées ou que l’on faisait semblant de ne pas voir, ou de ne pas sentir.

– Question odeur, ne t’inquiète pas. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais, depuis quelques temps, je dégage une vilaine odeur, dont je n’arrive pas à me défaire. D’ailleurs, cela ne te dérange pas si je baisse un peu la vitre ? Je crois que j’ai besoin d’air.

– Non, non rassure-toi, je ne m’étais aperçue de rien et pourtant, je crois pouvoir dire que j’ai le nez creux.

– Tu veux dire le nez fin ?

– Non pas du tout, j’ai le nez creux. Pourquoi veux-tu qu’il soit fin ? Tu as vu la patate que j’ai entre les yeux. Si je parlais de nez fin, je crois que les gens me prendraient pour une humoriste du Jamel Comedy club ou une animatrice du Club Med. Mais je ne suis ni l’une ni l’autre. J’ai juste le nez creux.

– Comme tu veux.

– Tu sais Joseph, j’ai toujours rêvé de faire un road trip.

Un peu comme dans ces films américains où les deux protagonistes partent à l’aventure, portés au gré des regards et des rencontres surprenantes. Crise rêvait franchement d’aventure. Il y a de la violence, de la poussière, de l’amour et surtout des paysages extraordinaires. Des petits motels crasseux, des cactus pour se rassasier en pleine torpeur du désert. Des rires au coin du feu avec des chansons émouvantes sous les étoiles qui brillent.

– Tu joues de la guitare ? compléta Crise.

– Non, je suis désolé de te décevoir Crise. Tu me parais une fille bien. Certes un peu sentimentale à l’eau de rose et, naïve à la fois. Mais pour être tout à fait honnête, en termes de paysages on ne voit que des grosses bottes de foin sur des champs chauves, entrecoupés de temps en temps par des forêts rachitiques. Les rares personnes que l’on croise sont soit basses du front, soit rabougries, quand ça n’est pas les deux en même temps. Bref, on est vraiment très loin du physique de cowboy solitaire moustachu. Tu sais, les rêves ne sont pas toujours comme ils devraient être. Donc, pour le road trip il faudra repasser une autre fois. Je crois que, si ces aventures-là existent en Amérique, c’est probablement parce que le pays en question est calibré pour ça. Je veux dire, cela ne viendrait à l’esprit de personne de faire un road trip en Suisse sauf en vélo. Il faut des routes taillées à travers de grandes étendues à perte de vue. Des espaces illimités et enivrants. Des lignes droites qui n’en finissent pas et trouent l’horizon plutôt, que des sortes de spaghettis qui serpentent sans queue ni tête. A force de tourner en rond, les road-tripers auraient tôt ou tard vomi leur repas. Parce que, j’oublie de te dire ma petite Crise, qu’il faut aussi considérer la nourriture dans l’histoire. Le hamburger est taillé pour le road trip. Un hamburger, c’est petit, c’est splendide et ça tient dans la main en conduisant. Ce n’est clairement pas le cas d’une rillette ou de la blanquette de veau. Tu as faim ? s’exclama Poisson.

– Oui, je meurs de faim. s’écria Crise. Allez, on y va, c’est moi qui régale, c’est ma tournée. Remarque, je te dois bien ça après tout, c’est la moindre des choses. Je vais juste retirer un peu d’argent. Tiens, là je crois qu’il y a une banque, on va s’arrêter ! Passe-moi mon porte-monnaie, regarde dans la boîte à gant. Je fais vite un saut au guichet et je reviens.

– Mais…Mais c’est un flingue ? Joseph à qui aucun détail n’échappait, tenait du bout des doigts un pistolet avec l’air d’un enfant à qui l’on vient d’apprendre que le Père Noel n’existe pas et qu’il n’existera jamais.

– Pas du tout, comme tu exagères ! C’est juste un rebolber.

– Mais c’est un vrai, je veux dire un de ceux qu’on peut servir pour tuer ?

– Tu vois un petit embout en plastique rouge à la pointe du canon, du doigt Crise pointaient l’extrémité de l’arme ?

– Non.

– Bon, ne t’inquiètes pas Joseph. Je suis de retour dans une minute. Je laisse tourner le moteur pour pas que tu aies trop froid.

Crise s’éloignait de la voiture en sautillant, le revolver à la main. Avant de pénétrer dans la banque, elle lui fit un petit signe de la main, accompagné d’un joli sourire. Il crut lire sur ses lèvres : je reviens tout de suite.

Les premières notes stridentes d’une alarme retentirent.

Chapitre 19 - Le pays des gens solitaires

Je conçois aisément que tout ceci puisse paraître un peu surprenant. De prime abord les choses peuvent sembler hectiques voire cacophoniques. Ou tout autre mot qui finit en “ique”, parce que c’est très certainement le suffixe qui correspond le mieux à la posture dans laquelle on se trouve. Mais il n’en reste pas moins que ce n’est pas moi qui ai commencé. Je veux bien, dans une certaine mesure, et dans un souci de conciliation, prendre une part de responsabilité. Mais il est exclu que j’assume seul l’entier du fardeau. Il faudrait plutôt aller voir du côté des vrais responsables. Ils ne doivent pas être bien difficiles à dénicher. En cherchant bien on devrait pouvoir leur mettre le grappin dessus. Ils habitent toujours dans le même monde que nous, ou pas ? Ils ne se sont quand même pas payé un univers parallèle. En plus, il paraît qu’ils ne se cacheraient même pas. Certains m’ont juré qu’ils les ont vus se pavaner.

N’importe qui, avec une bonne capacité visuelle et un peu de patience devrait pouvoir en observer plusieurs. Grosses bagnoles, jets privés et îles paradisiaques, ce sont des éléments qui peuvent aider à les distinguer des autres, des gens comme nous. Bien sûr qu’ils se comportent bizarrement. On voit très clairement qu’ils ne sont pas régis par les mêmes règles. Ok, je sais, ce sont eux qui édictent les lois et ils peuvent faire ce qu’ils veulent, mais quand même. Du genre, viens là que je t’allonge une bizarrerie, laissez-moi vous dire qu’ils sont champions. Et en plus, c’est tellement abracadabrant que tu te dis “mais ce n’est pas possible, j’ai dû mal comprendre”. Et bien non ! C’est comme ça, point barre. Du style, 10% des habitants de la terre ont plus de 83% de toutes les richesses de la planète. Pire, les huit personnes les plus riches possèdent autant que la moitié des autres, tous les autres réunis ! Vous voulez leurs noms ? Jeff Bezos, Bill Gates, Warren Buffet, Bernard Arnault, Mark Zuckerberg, Amancio Ortega, Carlos Slim, Charles Koch, David Koch, Larry Ellison et Michael Bloomberg. Pas besoin d’en rajouter. Je crois que le message est assez clair. Ceci dit, je ne comprends pas trop le projet au départ. Il y a dû avoir un problème à l’allumage pour que ça ne tourne pas rond. Et plutôt que d’arrêter la machine pour réparer le bug et, enlever la pièce défectueuse, on fait comme si de rien n’était et on la laisse zigzaguer en baissant la tête. C’est vrai que c’est joli et impressionnant à voir. Mais ça donne le tournis à force.

– Bordel, de bordel de chierie de merde en boîte !

Joseph en était à ce point-là de sa réflexion, les yeux dans le vague, il sirotait son café. C’était un charmant petit troquet au bord de la plage. Après tout, pas vraiment de quoi se plaindre. La terrasse ombragée était agréable. Il avait mangé de bon appétit. Il faut dire que l’émotion ça creuse l’estomac. Ce n’est pas pour rien qu’un condamné à mort dans le Dakota du sud, dans son costume orangé d’une pièce, se voit toujours offrir un excellent repas de son choix juste avant de passer sur la chaise électrique. Rien de pire que de mourir le ventre vide. Et puis, il faut reconnaître, quand on a faim on n’est plus vraiment soi-même. On est moins concentré, moins attentif aux petits détails. Cela ne se joue à pas grand-chose me direz-vous. L’homme est tellement égoïstement auto-centré sur son propre estomac, qu’il en perd de vue les petits plaisirs de la vie. Mourir électrocuté sans s’être bien rempli la panse, personne n’y pense. Et puis, tant pis si le condamné ne profite pas pleinement du moment, de l’intensité particulière de la décharge qui lui brûle les entrailles, pourvu qu’il soit repu. C’est d’un narcissisme à toutes épreuves.

– Oh ça va, ne fais pas cette tête. Puisque je te dis que c’était la vanque de mon père, le rassura Crise. Disons que c’est là qu’il met tout son pognon, et Dieu sait s’il en a. Autant dire que tout ce qui est là-dedans lui appartient. C’est comme une sorte d’accord tacite entre nous.

Crise pensait, à tort ou à raison (qui sommes-nous pour juger), qu’elle pouvait se servir, à sa guise, quand elle avait besoin d’argent, s’imaginant que son vieux père fermerait les yeux sur chacune de ses lubies. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a jamais porté plainte. Il ne manquerait plus que ça d’ailleurs, c’est sa fille après tout. Et puis ce n’est qu’un petit braquage de rien du tout. Il n’y a pas mort d’homme, détendez-vous. Crise posa sa main sur le bras de Joseph.

– Au fond, si on ne peut pas prendre à ceux qui nous démunissent, compléta-t-elle, qui serait-on en droit de détrousser ? Je te le demande ? On ne peut pas, nous aussi, résolument prendre aux pauvres. Ça ferait de nous, le même genre de personnes, non ?

Un raisonnement qui tient la route. Il faut savoir garder sa dignité et la tête haute le matin en se rasant. Et puis n’était-ce pas Joseph Poisson SA qui disait l’autre soir à l’assemblée de l’ASF, je le cite de mémoire : “On se fait suffisamment brimer, mépriser, insulter, humilier pour que tout ceci ne reste pas enfermé au fond de nous. Notre vie est là, elle est moche, elle pue mais, c’est la nôtre, on n’en a pas d’autres. Et pour tout dire, c’est probablement tout ce qui nous reste au final”. Vous voyez, avoir une bonne mémoire ça peut aider dans la vie. Pas au point de vous sauver, certes, mais ça peut éviter de finir dernier, juste devant la voiture-balais. En tout cas moi, je l’ai bien écouté. Je n’ai pas fait la sourde oreille. D’ailleurs une oreille sourde, c’est aussi utile qu’une brosse sans poils, non ?

– Ok, je comprends, enchaîna Joseph. C’est juste que tout est très soudain. J’ai l’impression que tout va trop vite. Et puis, moi aussi j’ai mon lot de problèmes avec lesquels je dois gérer.
– Ne t’inquiètes pas, le réconforta Crise, je sais ce que c’est, je suis passée par là moi aussi. Pour l’instant on doit se recentrer sur nous-même. Je crois que cette petite sortie nous fera le plus grand vien à tous les deux. Ça nous permettra de reconnecter nos chakras et qui sait, peut-être, que tu auras l’occasion de me parler de ton paradoxe de l’orange.
– Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je veux dire on est là, sur cette très jolie plage mais, c’est quoi la suite ?
– Une recherche !
– Une quoi ?
– Une recherche, tu sais l’action de connaître ce qui était ignoré, inconnu ou caché. Quand quelqu’un se rend à un endroit qu’il n’a jamais aperçu auparavant et qu’il tombe sous le charme. Ou pas, ça dépend, parce que le fait de découbrir n’est pas forcément lié au fait d’aimer. On peut discerner et détester. Par exemple, moi la première fois que j’ai connu l’existence j’ai détesté, ça m’a carrément dégoutée.
– Et je peux savoir quel est ce mystérieux endroit que je vais découvrir ?
– Chez moi ! Le pays des gens solitaires.
– Le pays des quoi ? Joseph avait sursauté les pieds nus dans le sable. Ça n’existe pas le pays des gens solitaires.
– Et pourtant si, ça existe et c’est chez moi !
– Mais bien sûr que non, c’est comme l’étoile de la mort, ça ne se trouve que sur grand écran, dans les salles sombres. Le pays des gens solitaires ça ne peut sortir que d’une chanson des Beatles mais pas dans la vraie vie !
– Je ne sais pas, il faudrait demander à Eléonore, ma mère ou carrément à Paul pour en être sûr.
– Paul ? Paul McCartney ?
– Mais non gros nigaud, Paul Ramaillo, mon père. Je t’en parlerais un jour peut-être.

Joseph Poisson SA émit un profond soupir, quelque chose venue des derniers recoins de son intérieur fatigué.

– Joseph, ne joue pas un personnage obtus ! Cela ne te ressemble pas, protesta Crise. Ce n’est pas parce que tu ne connais pas un endroit qu’il n’existe pas. C’est dingue, comme tu peux paraître égoïste parfois ! Et à contrario, je connais pas mal d’endroits dont tout le monde croit qu’ils existent, mais ce n’est pas le cas.
– Comme quoi par exemple ?
– L’île aux enfants !
– Mais l’île aux enfants, ça n’existe pas !
– Oui, je sais. C’est ce que je te dis. Tout le monde pense que ça existe, mais dans les faits : non. Elle n’existe que dans notre imagination !

Les soupirs ne sont pas toujours parents de la fatigue, ou alors peut-être que si, après tout, un peu de lassitude mais mélangée à une forme indéfinissable de nostalgie. Joseph eut une pensée pour Casimir et son cousin Hyppolite, les héros de sa jeunesse. Il repensait à cette île mystérieuse, pleine d’enfants, qui apparaissait dans sa petite vie tous les mercredis après-midi. François le marchand de ballons, Sabrina la petite brune qui tenait le kiosque, sans oublier Monsieur le facteur. Petit, Joseph était persuadé qu’un jour, il irait sur cette île. Il s’en était fait la promesse. Dans un coin de sa chambre il avait laissé une petite valise avec quelques habits de rechange, des jouets et bien sûr des bonbons pour tous ses futurs nouveaux amis de l’îlot mystérieuse. Les années ont passé et le grand départ n’est jamais venu. Peu à peu l’idée était sortie de sa tête, effacée comme une bonne résolution de janvier. Ce n’est que maintenant, bien des années plus tard que cette promesse lui revient à l’esprit. Combien de serments faisons-nous pour les voir finalement disparaître dans le néant ? Il est probable qu’au moment de s’engager on se sent ragaillardi. Une résolution qui nous fait du bien et nous aide à affronter les difficultés du présent. Au fond, ce ne seraient que des béquilles qui nous aident à ne pas boiter, à marcher plus droit, malgré les vents contraires.

– Alors ce paradoxe de l’orange ? demanda Crise
– Il existe un mystère dans le monde de l’agroalimentaire dont personne ne parle et qui pourtant pourrait justifier le titre de plus gros scandale de l’histoire, commença Joseph Poisson SA. Tout le monde le connaît, le vit au quotidien mais personne n’y fait rien. C’est un peu comme si chacun s’était résigné, avait abandonné le combat. Les moulins ont gagné par forfait. Sont-ils trop forts ? Nous trop faibles ? Nous ne le saurons jamais la bataille car, n’aura jamais lieu. Pourtant les grands textes historiques nous le rappellent souvent, quand la cause se trouve de notre côté, on se sent portés par une force mystérieuse, de nature à retourner les montages. Non pas que de renverser une montagne représente un quelconque intérêt de nos jours, c’est juste pour dire qu’il faut croire en ses combats, surtout si ceux-ci sont justes. Il faut, en tout cas, ne pas avoir peur de les mener. Perdre n’est pas une raison suffisante qui justifie la défaite. C’est vrai quoi ! Pendant combien de temps vont-ils continuer à nous enfumer avec leurs oranges? Je n’ai pas de statistiques précises, ni de sondages à l’appui, mais il y a clairement comme un problème contextuel. Quel que soit l’angle sous lequel on envisage la question, on se prend un point d’interrogation en pleine poire et non pas à petite vitesse, crois-moi!

Joseph marqua une pause. Il prit un petit galet qui trainaît à ses pieds et le lança sur les reflets argentés du lac. Le minéral fit quelques ricochets sur l’eau clair pour finir sa course dans l’immaculé plumage de deux cygnes qui se bécotaient à une dizaine de mètres de là. Joseph s’excusa platement de la main et enchaîna.

– Combien de fois as-tu acheté un filet d’oranges dans ta vie ? La question de Joseph n’attendait pas de réponse, Crise ne répondit d’ailleurs pas. Cent fois, peut-être mille fois, et chaque fois c’est la même histoire et ce n’est pas une question du nombre d’oranges pas plus que de leur provenance. Qu’elles viennent de Floride, d’Israël, d’Espagne ou d’Afrique du Sud, c’est la même réalité qui se répète à l’infini. Bonnet blanc, blanc bonnet. Chaque filet compte invariablement une orange pourrie. Même si de prime abord elles paraissent toutes bien belles et juteuses, mais tu peux être sûr que le lendemain de tes achats l’une d’entre elle aura commencé à se décomposer. C’est à se demander si tout ceci n’est pas fait intentionnellement. Comme si la pourriture devait délibérément faire partie de notre vie. Le paradoxe de l’orange ce sont tous ces filets d’agrumes et cette théorie s’applique aussi aux mandarines et aux pamplemousses, tous ces filets de fruits que l’on nous vend et qui portent en eux les germes de la pourriture. Tu comprends ? On croit acheter quelque chose de fruité et de bon que l’on va déguster en toute décontraction, en jus avec une rasade de Campari et des glaçons. Mais ça n’est juste pas possible et pas de notre fait. Simplement parce que quelqu’un qui nous a refourgué les oranges, a décidé que dans le lot, il devait y en avoir une au minimum qui serait impropre à la consommation. Tu vois Crise, d’une certaine manière, je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette théorie une main mise extérieure sur nos vies. En substance j’ai la sensation que dès le départ et quoi qu’on y fasse, nos espoirs sont corrompus et portent en eux les germes de leur propre décomposition. Tout se décide à notre place et dans notre dos. On croit avoir voix au chapitre…tschotschop… mais on ne fait que lire notre destin entre les lignes d’un livre …tschotschop… de la bibliothèque rose ou verte, la couleur n’a pas d’importance. C’est une peu comme notre vie…tschotschop…. Je ne peux pas m’empêcher de penser. …tschotschop… Tu pleurs, …tschotschop… tout va bien ?

Se retournant, Joseph remarqua des larmes couler sur les joues de Crise. La jeune femme gardait la tête haute mais, ses yeux étaient mouillés comme ceux d’un canard en hiver. Il ne comprenait pas bien ce que Crise disait. Le bruit assourdissant d’un hélicoptère en phase d’approche s’immisçait dans leur conversation.

– Oui ça va…tschotschop…, c’est juste que je crois …tschotschop… que c’est moi …tschotschop… l’orange pourrie.

En rappel et avec beaucoup d’agilité un homme se jeta hors de l’hélicoptère qui survolait le jeune couple. D’une main, le rappeliste (pour peu que ce nom existe et si tel n’est pas le cas, le voici inventé) retenait fermement une corde et son baudrier lié à l’appareil en mode stationnaire, et de l’autre il tenait une lettre cachetée. Sur les flancs de l’appareil, les initiales LML sur fond noir et surlignées d’un très doré rappelait l’appartenance de l’objet volant. Joseph reconnu au premier coup d’œil l’homme qui n’était pas le Père Noël mais qui lui ressemblait drôlement.

– Joseph Poisson SA ? cria ce dernier. Sans attendre de réponse, il lui tendit la lettre qu’il tenait fermement dans son gant velouté de rouge et blanc. Voici la convocation pour votre première assemblée générale. “Be there or be square”, crut-il nécessaire de rajouter avec un fort accent belge.

L’homme à la barbe blanche fit un signe précis au pilote qui le remonta au moyen d’un petit moteur électrique situé sur le côté de l’appareil. L’hélicoptère prit un peu de hauteur et exécuta un tourné serré habile à 180 degrés, du plus bel effet, avant de complètement disparaître derrière les arbres.

Poisson contempla la lettre. Crise avait disparu en quelques secondes à peine, presque hors de son champ de vision. Des habits épars à même le sable lui suggérèrent que la fille nue qui se baignait dans l’eau cristalline du lac était probablement elle.

A n’en pas douter et, ce chapitre ne nous contredira pas, les soupirs sont souvent un doux mélange de fatigue et d’émotions difficilement contenues.

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